Perspective économique pour nos petits enfants

John Maynard Keynes : Extrait de l’essai, « Traité de persuasion », de 1931

I

Nous souffrons actuellement d’une mauvaise épidémie de pessimisme économique. Il est courant d’entendre dire que la période de grands progrès économiques qui caractérisa le XIXe siècle est close; que l’amélioration rapide de la vie va maintenant marquer un ralentissement – du moins en ce qui concerne la Grande-Bretagne; et que la prospérité va plutôt diminuer qu’aug­menter dans la décade qui commence.

 Je pense que c’est là une interprétation tout à fait erronée de ce qui nous arrive. Nous souffrons, non des rhumatismes propres à la vieillesse, mais de douleurs de croissance inhérentes à une poussée trop brusque, de ce qu’a de pénible la transition d’une période économique à une autre. L’augmentation du rendement technique s’est produite sur un rythme trop rapide pour que nous puissions y adapter l’emploi de la main-d’œuvre; l’amélioration des conditions matérielles de l’existence a été un peu trop précipitée; les systèmes bancaires et monétaires du monde ont empêché les intérêts de tomber aussi vite que l’exige un pur équilibre. Pourtant, même dans ces conditions, les dégâts et les pertes n’atteignent que 7 1/2 pour cent du revenu national; nous gaspillons 1 shilling et 6 pence par livre, et il ne nous reste ainsi que 18 shillings 6 d., alors que nous pourrions avoir 1 livre si nous étions plus raisonnables; et cependant ces 18 shillings 6 d. représentent autant que la livre, il y a cinq ou six ans. Nous oublions qu’en 1929, la production brute de l’industrie de la Grande Bretagne fut plus grande que jamais, et que l’excédent de notre balance commerciale, disponible pour de nouveaux placements à l’étranger, une fois nos importations payées, dépasse pour l’année dernière, celui de toutes les autres nations, et est de 50 % plus élevé que l’excédent des États-Unis. Ou encore – si l’on veut faire cette comparaison – supposons que nous réduisions nos salaires de moitié, que nous répudiions les 4/5 de notre dette d’État, et que nous transformions nos excédents de richesse en or improductif, au lieu de les prêter à 6 % ou davantage, nous ressemblerions à la France actuellement tant enviée. Mais serait-ce un avantage ?

 La dépression mondiale actuelle, l’anomalie monstrueuse que constitue le chômage dans un monde plein de besoins, les fautes désastreuses que nous avons commises, nous rendent incapables de voir ce qui se passe au-dessous de la surface et d’interpréter le sens véritable des événements. Mais je prédis que les deux conclusions pessimistes opposées et qui font tant de bruit dans le monde actuellement se verront démenties de notre vivant – la conclusion pessimiste des révolutionnaires qui estiment que tout va si mal que seul un bouleversement radical peut nous sauver, et la conclusion pessimiste des réactionnaires qui considèrent que l’équilibre de notre vie économique et sociale est si fragile que nous ne pouvons tenter aucune expérience.

 Mon intention, dans cet article cependant, n’est pas de considérer le présent ou l’avenir immédiat, mais de me dégager des contingences trop actuelles et de m’envoler vers l’avenir. Quel niveau de vie économique pouvons-nous espérer atteindre dans 100 ans d’ici ? Quelles sont les perspec­tives, économiques pour nos petits-enfants ?

 Des temps les plus reculés que nous connaissions mettons de 2.000 ans avant Jésus-Christ jusqu’au début du XVIIIe siècle, il n’y eut pas de grands changements dans les conditions d’existence de l’homme moyen vivant dans les centres civilisés de la terre. Des hauts et des bas bien entendu. Épidémies, famines, guerre. Entre temps, des années dorées. Mais pas de changement progressif violent. Certaines périodes sont peut-être de 50 % meilleures – au maximum de 100 % meilleures que d’autres au cours des, quatre mille ans qui s’achèvent, mettons en 1700. Ce rythme lent du progrès, ou cette absence de progrès, provenait de deux raisons : l’absence singulière de toute invention technique importante, et l’incapacité d’accumuler des capitaux.

 L’absence de toute invention technique importante, pour ainsi dire des temps préhistoriques jusqu’aux temps modernes, est véritablement singulière. Presque tout ce qui compte, et que le monde possédait au commencement des temps modernes, était déjà connu de l’homme à l’aube de son histoire. Le langage, le feu, les mêmes animaux domestiques qu’aujourd’hui; le blé, l’orge, la vigne et l’olivier, la charrue, la roue, la rame, la voile, le cuir, le lin et la toile, la brique et la poterie, l’or et l’argent, le cuivre, l’étain et le plomb – puis le fer qui s’ajouta à cette liste avant l’an 1.000 avant Jésus-Christ – la banque, la politique, les mathématiques, l’astronomie et la religion. On ne trouve pas de trace de la première apparition de ces choses.

 À une époque donnée, avant l’aube de l’histoire, peut-être même dans un de ces intervalles paisibles situés avant le dernier âge de glace – il dut y avoir une vie de progrès et d’invention comparable à celle que nous vivons aujourd’hui. Mais à travers toutes les annales de l’histoire, on ne trouve rien de la sorte.

 Les temps modernes ont débuté, je crois, avec la formation d’un capital qui se fit au XVIe siècle. Je crois – ceci pour des raisons dont je ne veux pas charger cet exposé – que cette formation a pour origine une hausse des prix et les bénéfices consécutifs qui en résultèrent, lors de l’apparition de nouveaux trésors d’or et d’argent rapportés par l’Espagne du Nouveau Monde dans l’Ancien. De ce temps à nos jours, la puissance d’accumulation que constituent les intérêts composés et qui semblait en sommeil depuis des générations, ressuscita et retrouva ses forces. Et la puissance que représentent des intérêts composés sur un laps de temps de deux siècles, est telle qu’elle confond l’imagination.

 Pour illustrer ce fait, qu’on me laisse donner quelques chiffres qui sont le résultat de calculs auxquels je me suis livré. Le montant des placements étran­gers de la Grande-Bretagne aujourd’hui est estimé à environ £ 4.000.000.000. Ceux-ci nous rapportent un intérêt d’un taux d’environ 6 1/2 %. Nous en rapatrions la moitié, et les dépensons; l’autre moitié, soit 3 1/2 %. demeure à l’étranger où ils s’accumulent et forment avec les autres capitaux des intérêts composés. Ceci se passe depuis environ 250 ans.

 Car je fais remonter les premiers placements étrangers de la Grande-Bretagne au trésor que Drake vola à l’Espagne en 1580. Cette année-là, il revint en Angleterre, chargé des trophées prodigieux de la Toison d’Or. La reine Élisabeth était une des principales actionnaires du consortium qui finança l’expédition. Avec ses bénéfices, elle remboursa toute la dette étran­gère de l’Angleterre, rétablit l’équilibre budgétaire, et se trouva encore en possession de £ 40.000. Elle plaça celles-ci dans la Compagnie du Levant qui fit des affaires florissantes. Avec les bénéfices de la Compagnie du Levant, on fonda la Compagnie des Indes Orientales, et ce sont les bénéfices de cette magnifique entreprise qui constituèrent la base des placements anglais à l’étranger. Or, il se trouve que £ 40.000 placées à 3 ¼ % d’intérêts composés, correspondent environ au volume des placements de l’Angleterre à l’étranger de nos jours et à des dates différentes; elles équivaudraient aujourd’hui à une somme de £ 4.000.000.000, ce qui, je l’ai déjà indiqué, est le montant actuel du total de nos placements à l’étranger. Ainsi, chaque livre rapportée par Drake en 1580 est devenue aujourd’hui 100.000 livres. Telle est la puissance des intérêts composés.

 C’est du XVIe siècle, et le mouvement ne fera que s’accentuer à partir du XVIIIe, que commence le grand âge de la science et des inventions techniques; il atteint son plein apogée au XIXe siècle : charbon, vapeur, électricité, pétrole, acier, caoutchouc, coton, industries chimiques, machines automatiques, pro­duction en série, T.S.F., imprimerie, Newton, Darwin et Einstein sans compter mille autres découvertes et grands hommes, trop célèbres et trop connus pour qu’on les nomme, constituent le bilan de cet âge d’or.

 Quels en sont les résultats ? En dépit d’un accroissement considérable de la population du globe qu’il a fallu doter de maisons et de machines, le standard de vie en Europe et aux États-Unis a été amélioré, je crois, de 400 pour cent. L’accroissement du capital dépasse 100 fois celui d’aucun autre temps. Et dorénavant nous ne devons pas attendre d’accroissement important de la population.

 Si le capital augmente, mettons de 2 % par an, le matériel qui constitue les capitaux du monde aura doublé en 20 ans, et sera 7 fois 1/2 plus important d’ici 100 ans. Réfléchissez à ce que cela représente en objets matériels : maisons, moyens de transports, etc.

 Parallèlement, le perfectionnement technique de la fabrication et des transports marque un rythme accru au cours des dix dernières années qui n’a pas de précédent dans l’histoire. Aux États-Unis, dans les usines, la production par tête était de 40 % plus élevée en 1925 qu’en 1910. En Europe, nous avons encore un retard qui tient à des obstacles temporaires, mais on peut cependant se risquer sans crainte, à affirmer que l’accroissement qui résulte des progrès de la technique se chiffre par 1 % d’intérêt composé par an. Il y a toutes les chances que la révolution technique, qui jusqu’à présent s’est surtout fait sentir dans l’industrie, s’en prenne bientôt à l’agriculture. Nous sommes peut-être à la veille de transformations, et progrès aussi durables dans la production alimentaire, que ceux auxquels nous avons, déjà assisté dans la production du sous-sol, des objets manufacturés et des moyens de transports. Dans très peu d’années – j’entends au cours de notre propre existence – il nous sera peut-être possible d’accomplir tous les actes que demandent l’agriculture, l’extraction des mines, et la fabrication des objets en ne fournissant que le quart des efforts auxquels nous sommes habitués.

 Actuellement l’extrême rapidité avec laquelle se produisent tous ces boule­versements nous blesse, et nous oblige à résoudre de difficiles problèmes. Les pays qui souffrent le plus modérément sont ceux qui ne sont pas à l’avant-garde du progrès. Nous sommes atteints d’un nouveau mal, dont certains lecteurs ne connaissent peut-être pas encore le nom – le chômage techno­logique. Il désigne le chômage causé par la découverte de procédés nouveaux qui économisent la main-d’œuvre alors que la découverte de nouveaux débouchés pour celle-ci s’avère un peu plus lente.

 Mais il n’y a là qu’un état temporaire de réadaptation. Tout ceci signifie, en fin de compte, que l’humanité est en train de résoudre le problème écono­mique. Je prédirais volontiers que le niveau de vie dans les pays qui évoluent sera d’ici 100 ans, de 4 à 8 fois aussi élevé qu’aujourd’hui. Cette hypothèse n’a rien d’invraisemblable en partant de nos connaissances actuelles. Mais l’on peut envisager un progrès beaucoup plus considérable encore.

II

Supposons pour un instant que d’ici 100 ans, nous soyons tous en moyenne 8 fois plus riches économiquement que nous ne le sommes aujourd’hui. Il n’y aurait là rien de surprenant.  Or il est vrai que les besoins des êtres humains peuvent paraître insa­tiables. Mais ils peuvent être rangés selon deux catégories : les besoins absolus, en ce sens que nous les éprouvons quelle que soit la situation de nos semblables; les besoins relatifs, en ce sens que nous ne les éprouvons que si leur satisfaction nous procure une sensation de supériorité vis-à-vis de nos semblables. Les besoins qui rentrent dans la seconde catégorie, qui satisfont notre désir de supériorité, peuvent bien en effet être insatiables, car plus le niveau s’élève, plus eux aussi grandissent. Mais cela n’est pas vrai pour les besoins absolus – et on atteindra peut-être bientôt le point (bien plus tôt peut-être que nous ne le supposons) où ces besoins seront si bien satisfaits que nous préférerons consacrer nos énergies à des buts autres que des buts écono­miques.

Et voici donc ma conclusion, que vous trouverez, je pense, de plus en plus stupéfiante, au fur et à mesure que vous y réfléchirez :

 Ma conclusion est la suivante : en admettant qu’il n’y ait pas d’ici là de grande guerre ou un accroissement considérable de population, le problème économique peut être résolu, ou du moins en bonne voie de solution d’ici cent ans. Cela signifie que le problème économique n’est pas – si l’on considère l’avenir – le problème éternel de l’humanité.

 Qu’y a-t-il là, vous – demanderez-vous, de stupéfiant ? Mais ceci que – si au lieu de considérer l’avenir, nous considérons le passé, nous nous aperce­vons que le problème économique, la lutte pour sa subsistance a toujours été jusqu’à présent le problème le plus absorbant de la race humaine, non seule­ment de la race humaine, mais de toute l’espèce biologique, qu’il s’agisse des formes de vie les plus primitives.  Et la nature nous a expressément façonnés de telle sorte que nos impul­sions et nos instincts les plus profonds, se trouvent tournés vers la solution des problèmes économiques. Le problème économique résolu, l’humanité sera dépourvue de son but traditionnel.  Sera-ce un avantage ? Si l’on conserve un peu de foi dans les valeurs véritables de la vie, cette perspective du moins laisse entrevoir certains avan­tages. Pourtant je songe avec terreur au réajustement de ses habitudes et de ses instincts que devra effectuer l’homme moyen, alors qu’il faudra qu’il se débarrasse en quelques décades de ce qui lui fut inculqué au cours de générations multiples.

Pour employer une expression d’aujourd’hui, ne faut-il pas s’attendre à une dépression nerveuse collective ? Nous en avons déjà un vague exemple dans les dépressions nerveuses que l’on rencontre assez fréquemment de nos jours en Angleterre et aux États-Unis, chez la classe des femmes aisées, malheu­reuses femmes pour la plupart, que leur richesse a lésées de leurs occupations et de leur tâche normale, qui ne trouvent pas assez amusant lorsque l’aiguillon des nécessités, économiques ne les y oblige pas, de faire la cuisine, de nettoyer ou de raccommoder, et qui pourtant ne parviennent pas à trouver autre chose à faire de plus attrayant.

 À ceux qui peinent pour gagner leur pain quotidien, les loisirs apparaissent comme une gourmandise ardemment désirée, – jusqu’au jour où ils peuvent à leur tour y goûter.  Connaissez-vous l’épitaphe classique que composa pour elle-même la vieille femme de ménage ?

 Ne me plaignez, amis, ne me pleurez jamais, car je ne ferai rien durant l’éternité.

Telle était sa conception du ciel. Comme d’autres espèrent des loisirs, elle se réjouissait à la perspective du jour où elle n’aurait rien à faire qu’à écouter; car son poème comportait un second verset que voici :

 Les cieux résonneront de psaumes, de musique, mais moi je ne prendrai jamais part aux cantiques.

 Cependant ce ne sera que pour ceux qui prendront part aux cantiques que la vie sera tolérable – mais combien peu d’entre nous savent chanter!

Ainsi pour la première fois depuis ses origines, l’homme se trouvera face à face avec son véritable, son éternel problème – quel usage faire de sa liberté, comment occuper les loisirs que la science et les intérêts composés lui auront assurés, comment vivre sagement et agréablement, vivre bien ?

 Ce sont les hommes d’affaires, absorbés par leur tâche, actifs et aptes à faire de l’argent, qui nous entraîneront tous avec eux vers la terre promise de l’abondance économique. Mais ce seront les gens qui peuvent continuer à vivre, et à cultiver l’art de vivre pour lui-même jusqu’à ce qu’ils aient atteint une plus haute perfection, qui ne se vendent pas pour exister, qui seront à même de jouir de cette abondance lorsqu’elle sera atteinte.

 Il n’y a pas de pays et pas de peuple à mon avis, qui puisse envisager un âge de loisirs et d’abondance sans appréhension. Car nous avons été trop longtemps habitués à peiner et à lutter, et non à jouir. C’est un problème effroyable pour un être quelconque, qui n’a pas de talent particulier, que de s’occuper, surtout lorsqu’il n’a plus de racines par lesquelles il communique avec la terre, de liens qui l’attachent aux coutumes et aux conventions chères à une société qui vit de traditions. À en juger par les occupations et l’attitude des classes riches aujourd’hui dans toutes les parties du monde, la perspective est fort déprimante. Car ce sont elles qui constituent, si j’ose dire, nos avant-gardes et qui découvrent pour nous la terre promise, et vont en éclaireurs y planter leurs tentes. La plupart ont échoué lamentablement, de ceux qui ayant des revenus suffisants pour être libérés de tout devoir, de toute tâche et de toute attache, se trouvaient devant ce problème à résoudre.

 J’ai la conviction, qu’ayant acquis un peu plus d’expérience, nous ferons un usage tout différent des libéralités toutes neuves de la nature, que n’en font les riches d’aujourd’hui et nous tracerons un plan d’existence très différent du leur.

 Pendant des années, le vieil Adam laissera en nous de telles empreintes que tout le monde aura besoin de travailler pour être satisfait. Nous ferons davantage nous-mêmes que ne font les riches d’aujourd’hui, trop heureux de conserver de légers devoirs, de nous conformer à de petites tâches et de vieilles routines. Mais en dehors de cela, nous nous efforcerons de mettre dans nos tartines, plus de beurre que de pain – de partager le peu de travail qu’il restera à faire, entre autant de personnes qu’il est possible. Trois heures par jour, et une semaine de 15 heures, constitueront une transition utile pour com­mencer. Car 3 heures de travail par jour suffiront encore amplement à satisfaire en nous le vieil Adam.

Il faut nous attendre aussi à des modifications d’un autre ordre : lorsque au point de vue social, l’accumulation des richesses ne jouera plus le même rôle, l’on verra se modifier sensiblement le code de la morale. Nous pourrons nous débarrasser de nombreux principes pseudo-moraux qui nous hantent depuis deux cents ans, et qui ont contribué à faire passer pour les plus hautes vertus certains des penchants humains les plus méprisables. Le mobile de l’argent sera estimé à sa juste valeur. On verra dans l’amour de l’argent – non pour les joies et les distractions qu’il vous procure mais pour lui-même – un penchant plutôt morbide, une de ces inclinations plus ou moins criminelles, plus ou moins pathologiques, que l’on remet, non sans un frisson, entre les mains du psychiatre. Nous serons alors libres de rejeter toutes sortes de coutumes sociales et d’habitudes économiques, telles que certaines distributions de richesses, de récompenses ou d’amendes, auxquelles nous demeurons attachés malgré leur caractère injuste et honteux, pour les services qu’elles rendent en encourageant la formation des capitaux.

 Il existera toujours de nombreuses personnes dotées d’un vaste besoin d’agir utilement, qui demeureront à poursuivre aveuglément la richesse – si elles ne trouvent pas à se rabattre sur d’autre proie. Mais nous ne serons plus tenus du moins à les encourager et à les approuver. Nous pourrons alors examiner de plus près qu’aujourd’hui en quoi consiste réellement ce besoin d’agir utilement, et que nous possédons tous à des degrés différents. Ceux qui en font montre se préoccupent davantage des conséquences lointaines de leurs actions que de leurs avantages ou de leur répercussion immédiate pour leur entourage. Ils cherchent toujours à conférer à leurs actes une immortalité empruntée et illusoire en reportant l’intérêt de ceux-ci plus avant dans le temps. Ils n’aiment pas leur chat mais ses petits, pas tant ses petits que les petits de ceux-ci, ainsi de suite jusqu’à l’extinction de la race féline. Pour eux, la confiture importe peu si elle ne doit pas être faite le lendemain et jamais le jour même. Ainsi, en remettant toujours à plus tard, espèrent-ils conférer à la fabrication d’un pot de confiture l’immortalité.

 Puis-je vous rappeler ici le Professeur de « Sylvie et Bruno » :

 « C’est le tailleur, Monsieur, qui vient vous présenter votre petite facture, murmura une voix à travers la porte.

 – Bon, bon, je puis vite régler son affaire, dit le professeur à ses enfants. Attendez-moi une petite minute. Quel est le montant de votre facture cette année, mon brave homme ? » Le tailleur était entré pendant qu’il causait.

 « Eh bien, ma foi, cela fait tant d’années que je la double, reprit le tailleur d’un ton plus bourru, que je voudrais bien toucher l’argent cette fois-ci. Ça fait 2.000 livres.

 – Oh! peu de chose ! observa nonchalamment le Professeur tandis qu’il mettait la main à son gilet, comme s’il avait toujours au moins pareille somme sur, lui. Mais ne voulez-vous pas attendre encore juste un an et que cela fasse 4.000 ? Réfléchissez combien vous seriez riche, grand Dieu! Si vous vouliez vous pourriez être roi!

 – Je ne crois, pas que je tienne beaucoup à être roi, dit l’homme pensif. Mais il me semble que cela fait bien beaucoup d’argent. Ma foi, je crois bien que j’attendrai.

 – Mais bien sûr, dit le Professeur. Je vois que vous êtes plein de bon sens. Au revoir, mon bonhomme!

 – Est-ce qu’il vous faudra lui payer un jour ces 4.000 livres, demanda Sylvie, lorsque la porte se fut refermée sur le créancier.

 – Jamais, ma fille, lui répondit formellement le Professeur. Il continuera à doubler, sa facture jusqu’à sa mort. Vois-tu, cela vaut toujours la peine d’attendre un an de plus pour obtenir deux fois plus d’argent! »

 Peut-être n’est-ce pas une simple coïncidence qui fait que la race qui a le plus contribué à ancrer l’idée d’immortalité au cœur des hommes, et à en introduire la promesse dans nos religions, soit aussi celle qui ait le mieux servi le principe des intérêts composés et demeure la plus attachée à l’institution humaine la plus efficace.

Je ne vois donc rien qui nous empêche de revenir un jour à certains des principes les plus sûrs et les plus solides de la religion, à ces vertus tradi­tionnelles qui veulent que l’avarice soit un vice, la pratique de l’usure un délit, et l’amour de l’argent méprisable; et que ce soient ceux qui pensent le moins au lendemain, qui se trouvent être sur le sentier de la vertu et de la sagesse. De nouveau, nous estimerons davantage la fin que les moyens et attacherons plus de prix à ce qui est bien qu’à ce qui est utile. Nous honorerons ceux qui seront capables de nous apprendre à cueillir chaque heure et chaque jour dans ce qu’ils ont de meilleur et avec le plus de vertu, les personnes adorables, qui savent jouir de toutes choses, des lys des champs qui ne peinent pas et ne peuvent non plus se filer. Mais prenez garde ! le temps n’est pas encore venu; cent ans au moins encore il nous faudra prétendre vis-à-vis de nous-mêmes et vis-à-vis des autres que, comme disent les sorcières de Macbeth, ce qui est laid est beau, car ce qui est laid est utile et ce qui est beau ne l’est point. L’Avarice, et l’Usure, et la Méfiance sont des Dieux qu’il nous faut conserver encore un petit moment. Car eux seuls peuvent nous guider à travers le tunnel des nécessités économiques, vers la lumière.

Je m’attends donc, dans un temps assez rapproché, au plus grand chan­gement qui ait jamais eu lieu, dans les conditions matérielles de vie d’une collectivité humaine. Mais bien entendu, tout ne se passera que progressive­ment et il n’y aura pas de catastrophe. En réalité, il y a déjà eu un commen­cement. Et l’on verra de plus en plus de gens, de plus en plus de noyaux à l’abri de toute préoccupation économique. Le point sensible aura été atteint le jour où cet état se sera tellement généralisé que se seront modifiés les devoirs que l’on a envers son voisin. Car il sera raisonnable de s’occuper encore de l’avenir économique, des autres lorsqu’il ne sera plus raisonnable de, s’occuper du sien.

 L’allure à laquelle nous atteindrons la félicité économique dépend de quatre éléments : notre faculté de contrôler l’accroissement de la population, notre volonté d’éviter les guerres et guerres civiles, notre assentiment à confier à la science ce qui est proprement du domaine de la science, et le montant de l’épargne que représentera l’écart entre notre production et notre consom­mation ; ce dernier facteur n’offrira aucune difficulté, si les trois premiers sont respectés.

 En attendant, rien ne nous empêche de nous préparer lentement à nos destinées, en nous cultivant et en nous instruisant dans l’art de bien vivre, tout en recherchant de nouveaux buts.

 Mais surtout, n’attachons pas une importance excessive au problème économique, et ne sacrifions pas à des nécessités présumées des valeurs d’une signification plus profonde et plus durable. L’étude des problèmes écono­miques devrait être confiée à des spécialistes – de même que l’on confie les soins de la bouche aux dentistes. Si les économistes parvenaient à se canton­ner dans le rôle d’hommes modestes et compétents sur le même plan que les dentistes, ce serait merveilleux!

John Maynard Keynes « Traité de persuasion » 1931

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