Pourquoi les 4 jours de temps libre sont-ils un choix de société ?

La réduction de la durée légale de la semaine de travail à 3 jours ne correspond pas à un choix économique, mais à un choix de société. En devenant le temps social dominant, le temps libre individuel provoquera un changement de valeurs, de modes de production et de catégories sociales dominantes. En disposant de 4 jours de temps libre, les salariés, les cadres, les chefs d’entreprises, les entrepreneurs, les professions libérales, les agriculteurs, les artisans et les commerçants auront les moyens de se socialiser, de nourrir l’estime de soi et de s’accomplir autrement que par l’activité professionnelle et la consommation. En intervenant dans la vie quotidienne, l’inversion du rapport à la temporalité favorisera un changement de mode de vie individuel et une transformation radicale de la société. En provoquant l’effondrement du mode « avoir » au profit du mode « être », ce changement modifiera le rapport à soi et aux autres. La somme de ces transformations sociales favorisera la mise en œuvre d’un modèle de société qui permettra de mettre l’économie au service du développement et de l’émancipation de chaque individu.

  • Disposer de 4 jours serait-elle la condition d’un changement de mode de vie individuel ?

Après avoir travaillé 3 jours par semaine pour assurer ses subsistances, chaque individu disposera de 4 jours, soit 8 demi-journées et 41 heures de temps libre. En disposant de ressources temporelles, l’individu aura les moyens de pratiquer de nouvelles activités qui lui permettront de se socialiser, de nourrir l’estime de soi et de s’épanouir autrement que par l’activité professionnelle et la consommation. En provoquant une transformation du rapport à soi et aux autres, cette inversion du rapport à la temporalité provoquera un changement de mode de vie individuel.

L’exemple de Claire permet d’illustrer ce processus vertueux. Claire partage avec un autre cadre un poste d’audit en organisation dans la grande distribution. Sa mission est d’optimiser la productivité en aménageant le temps de travail sur la semaine, le trimestre et l’année. Étant donné qu’ils travaillent sur des missions, ils ont décidé d’aménager leurs 141 jours de travail annuel sur 6 mois. Tandis que Claire travaille de janvier à juin, son collègue travaille de juillet à décembre. Son salaire étant annualisé, qu’elle soit en poste ou non, chaque mois elle perçoit 1 300 €. En travaillant, Claire paie des impôts et cotise aux caisses de sécurité sociale. Elle bénéficie donc de l’assurance maladie, des allocations familiales et de la retraite. Étant mariée et ayant deux enfants, Claire a acheté à Lille une maison de 120 m² de classe C, des années 30. Le prix de la maison était de 42 000 € et les frais de rénovation, pour qu’elle accède à la classe A, étaient de 40 000 €. Pour financer les 82 000 €, avec son mari, ils ont souscrit un emprunt sur 15 ans au taux de 2 %, dont les traites mensuelles sont de 580 €. En associant son revenu à celui de son mari, ils ont largement les moyens de se nourrir, de rembourser les traites de la maison, de payer les factures d’eau, de gaz et d’électricité et de s’assurer un minimum de conforts matériels. Ayant effectué son devoir envers la collectivité, Claire a désormais le droit de disposer de 6 mois de temps libre pour pratiquer des activités qui répondent à ses aspirations.

Disposant de 14 demi-journées de temps libre par semaine, Claire a les moyens de planifier de nombreuses activités de socialisation et d’expression. Elle commence par s’inscrire dans un centre d’éducation populaire pour suivre une formation qui a lieu le jeudi de 9 h à 17 h. Cette journée lui permet de développer ses connaissances en sciences humaines et de participer à des ateliers de développement personnel. En allant voir des pièces, Claire décide de s’inscrire à un atelier théâtre. Pour adhérer à l’association qui encadre l’atelier, elle paie une cotisation de 150 € par an. Elle s’inscrit aux ateliers qui ont lieu du lundi au mardi et du vendredi au samedi de 9 h à 17 h. Les jours d’activités collectives, de 12 h à 14 h, elle déjeune avec les membres des ateliers théâtre et de la formation. Le mercredi, le dimanche et après 17 h 30, quand elle a effectué ses 34 heures de tâches quotidiennes et domestiques, Claire dispose de 30 heures de temps libre qu’elle peut consacrer à ses enfants, à sa famille, à ses amis ou à des activités personnelles (faire du sport, lire, participer atelier d’écriture, etc.) Ayant une fibre citoyenne, tous les mercredis, de 18 h 30 à 20 h30, elle participe à un conseil de quartier. En rencontrant au quotidien et de manière régulière sa famille, les citoyens de son quartier et de ses différents groupes d’appartenance, Claire a les moyens de structurer le rythme de sa vie et de se socialiser. Se sentant acceptée, écoutée et appréciée par ses différents groupes, elle est davantage motivée à nourrir l’estime qu’elle a d’elle-même.

Les moyens à la disposition de Claire pour nourrir l’estime de soi sont relativement abondants. Sur le plan artistique, elle peut se distinguer, affirmer sa singularité et recevoir la reconnaissance de ses pairs, en obtenant le premier rôle d’une pièce. Pour l’obtenir, elle consacre du temps à apprendre son texte et à incarner le personnage qu’elle devra jouer sur scène. Ce travail lui permet de renforcer sa compétence et donc, de gagner en confiance. La participation à des ateliers de développement personnel lui donne les moyens de mieux se connaître. En se libérant de ses complexes, de ses manques, de ses angoisses, etc., Claire renforce l’estime qu’elle a d’elle-même. En apprenant à se connaître, elle s’estime et s’aime pour ce qu’elle « est » réellement. Étant moins dépendante de l’approbation et de l’encouragement des autres, elle gagne en autonomie. En étant plus autonome, Claire a moins de difficultés à faire les choix de vie qui sont en liens avec ses aspirations personnelles.

En étant mise en scène, Claire ressent une forte attirance pour le travail du metteur en scène. En analysant ses expériences et son histoire de vie, elle découvre que le travail du metteur en scène répond à ses aspirations. Sa vocation étant d’être metteur en scène, c’est à elle que revient la responsabilité de trouver la volonté, le courage et la détermination d’effectuer un long travail d’apprentissage pour acquérir les compétences techniques et humaines spécifiques à son art. En consacrant du temps à la recherche, à monter des pièces, à développer de nouvelles techniques, à apprendre à diriger des acteurs, à écrire une pièce, à la mettre en scène et à la présenter au public, Claire s’accomplit.

En pratiquant de multiples activités (écrire, jouer et mettre en scène une pièce, participer à un atelier d’écriture et de développement personnel, contribuer à un conseil de quartier, développer ses connaissances en sciences humaines, consacrer du temps à ses enfants et à sa famille, faire du sport, restructurer l’activité d’un magasin, etc.), Claire se procure du plaisir, développe ses huit formes d’intelligence, s’accomplit et enrichit sa personnalité. Plus elle s’enrichit, plus elle s’estime pour ce qu’elle « est ». En enrichissant sa personnalité, Claire attire davantage l’attention, la sympathie, l’admiration, le respect et l’estime d’autrui pour ce qu’elle « est » réellement. Étant davantage reconnue pour ce qu’elle « est » que pour ce qu’elle « a », elle a les moyens de s’affranchir et de s’émanciper de son identité professionnelle. Ayant les moyens de se distinguer et de s’affirmer à partir de ce qu’elle « est », Claire aura tendance à considérer la volonté de réussir sa vie sur le mode « avoir » comme irresponsable et pathologique.

En pratiquant au quotidien une activité artistique, Claire modifie les habitus secondaires qui structurent son comportement et change la perception qu’elle a d’elle-même et du monde. Étant donné qu’elle se consacre au théâtre plus de 24 heures par semaine, c’est désormais cette pratique qui détermine son identité. Au lieu de se présenter ainsi « Je m’appelle Claire et je suis audit en organisation », elle pourra désormais se présenter comme cela « je m’appelle Claire, je suis metteur en scène et l’emploi qui me permet d’assurer ma subsistance est celui d’audit en organisation ». En transformant son activité professionnelle en un simple moyen de gagner sa vie, ce n’est plus son emploi, mais l’activité qui lui permet de s’accomplir qui est désormais l’élément constitutif et déterminant de son identité. De manière consciente ou inconsciente, en se présentant ainsi, Claire modifie sa perception d’elle-même, de ceux qui l’entourent et de la société.

La compétition sur le mode « avoir », qui consiste à réussir sa vie sur le plan financier, professionnelle et matérielle, rejette du CO2 et gaspille des ressources naturelles, de l’énergie et des matières premières. En s’accomplissant sur le mode « être », Claire ne contribue pas à l’épuisement des ressources de la planète et au réchauffement climatique. Étant donné que le mode de vie de Claire sera également partagé par Thomas, Vincent, Marie, Julien et l’ensemble de la population, le mode « avoir » ne sera plus un moyen valorisant de se socialiser, de se distinguer des autres et de montrer sa réussite. N’étant plus des critères de réussite, l’argent, l’activité professionnelle et la consommation redeviendront ce qu’ils auraient toujours dû être : de simples moyens destinés à produire et à assurer les subsistances. Ce retournement des valeurs provoquera un changement de mode de vie individuel qui provoquera une transformation sociale.

  • Pourquoi le temps libre est-il la condition de la transformation sociale ?

Après avoir décrit les enjeux du temps libre sur le plan individuel, il est nécessaire de les aborder sur le plan collectif. En m’appuyant sur les caractéristiques des temps sociaux de Roger Sue[1], je vais tenter d’expliquer pourquoi la semaine de 3 jours favorisera l’accès à la cinquième phase de la dynamique des temps sociaux et donc, à une transformation sociale.

La réduction de la durée légale de la semaine de travail à 3 jours provoquera l’effondrement du temps social du travail. Considérant ces chiffres dans l’absolu, comme une semaine comprend 168 heures et qu’un individu dort en moyenne 60 heures, sa semaine éveillée est de 108 heures. Travaillant 24 h par semaine, perdant 3 h dans les transports et prenant 6 h de pause à midi, il consacrera 33 heures, soit 30,6 % de sa semaine éveillée à travailler. Étant plus ou moins contraint d’effectuer 34 heures de tâches quotidiennes et domestiques, il consacrera 31,5 % de sa semaine éveillée à effectuer des tâches qui ne sont pas du temps libre. Il disposera donc de 41 heures de temps libres, soit 38 % de ses 108 heures hebdomadaire éveillées. En inversant le rapport à la temporalité, le passage de 2 à 4 jours de temps libre provoquera l’effondrement du temps social du travail au profit des temps sociaux de l’éducation, de la famille, de la formation, de la politique, de la recherche, ainsi que de la pratique d’activités associatives artistiques, manuelles et sportives amateurs. Son effondrement provoquera un changement des modes de production dominants, ainsi que des valeurs et des catégories sociales dominantes.

N’étant plus le mode de production dominant de la société, la production industrielle, financière et donc, économique s’effondrera au profit de la production non marchande. Le travail ayant été relégué à son aspect instrumental, l’entreprise retrouvera sa fonction initiale : produire des biens et des services destinés aux subsistances et à un minimum de conforts matériels. Le temps libre individuel étant le temps social dominant, le rythme de la société s’organisera désormais autour de la production des associations artistiques, manuelles et sportives amateur, ainsi que de la production de la famille, de la formation, de l’éducation, de la politique, de la recherche, etc.

L’effondrement du temps social du travail et des modes de production liés au travail provoquera également celui de sa valeur. Les moyens utilisés par les salariés, les cadres, les chefs d’entreprises, les entrepreneurs, les professions libérales, les agriculteurs, les artisans et les commerçants pour se socialiser, nourrir l’estime de soi et s’épanouir sont déterminés par le temps libre dont ils disposent. Étant donné qu’ils disposent de 4 jours de temps libre, de 8 demi-journées ou de 41 heures, le temps libre cesse d’être un temps de repos, de détente et de récupération. Au lieu de le gaspiller à regarder la télévision ou à pratiquer des activités de divertissement et de loisirs marchands, le chef d’entreprise ressent le besoin de planifier de nouvelles activités de socialisation et d’expression. En pratiquant au quotidien une activité artistique, intellectuelle, manuelle ou sportive amateur, et en consacrant du temps à sa famille, à ses amis, à se former, à la politique et à diverses activités associatives, il a les moyens de s’épanouir, de se procurer du plaisir, de stimuler ses huit formes d’intelligence et d’enrichir sa personnalité. Plus il enrichit sa personnalité, plus il attire l’attention, l’admiration, le respect et l’estime d’autrui pour ce qu’il « est » réellement. Ainsi, il a la possibilité de se présenter à partir de l’activité qui répond à sa vocation : « je m’appelle Thomas, je suis metteur en scène et l’activité professionnelle qui me permet d’assurer ma subsistance est celle de chef d’entreprise ». Comme il a les moyens de se passer de son activité professionnelle pour se définir et nourrir l’estime qu’il a de lui, la valeur du travail s’effondrera. N’étant plus une valeur dominante, le travail redeviendra un simple moyen de production destiné à assurer les subsistances. En s’effondrant, la valeur du travail laissera la place à de nouvelles valeurs liées au mode « être », telle qu’une spiritualité laïc, le développement personnel, l’individuation, la réalisation de soi, la solidarité, l’écologie, l’intégrité, l’égalité homme/femme, l’engagement, etc.

L’effondrement du temps social et de la valeur du travail provoquera également celui du pouvoir temporel de l’argent. Pour que l’argent soit l’étalon de la valeur d’un individu, la richesse financière et matérielle doit susciter l’estime d’autrui. En travaillant 3 jours par semaine, le cadre gagne moins et donc, consomme moins. En travaillant moins, il a les moyens de multiplier ses activités de socialisation et d’expression. En pratiquant une activité d’écrivain, de musicien, d’acteur, de chercheur, de couturier, d’ébéniste ou de joueur de tennis, il a les moyens de développer ses huit formes d’intelligence, de s’épanouir et d’enrichir sa personnalité. En enrichissant sa personnalité, il attire davantage l’estime d’autrui pour ce qu’il « est » que pour ce qu’il « a ». Étant davantage reconnu pour ce qu’il « est », il a les moyens de se passer de l’argent pour s’aimer et nourrir l’estime qu’il a de lui. En découvrant qu’en gagnant et consommant moins, il a les moyens de se socialiser, de nourrir l’estime de soi et de s’accomplir, il comprend que l’argent ne peut pas tout acheter et que ce qu’il ne peut pas acheter est l’essentiel. Ainsi, il prend conscience que les revendications portant la réduction de la durée légale du temps de travail sont bien plus porteuses de sens, d’émancipation et de progrès social que celles portant sur l’augmentation du pouvoir d’achat. Étant donné que la volonté exclusive de réussir sa vie sur le plan financier et matériel sera perçue comme le symptôme de pathologies psychiques et d’un manque de maturité, la préoccupation exclusive pour la propriété, l’accumulation d’argent et de biens matériels, ne suscitera plus l’admiration et l’envie, mais la suspicion et la méfiance. En perdant son pouvoir d’attraction et de corruption, l’argent redeviendra un simple moyen d’échange. N’étant plus l’étalon de la valeur de l’individu, l’argent retrouvera sa fonction initiale : faciliter les échanges. En devenant un simple moyen d’échange, le pouvoir temporel de l’argent et donc, du mode « avoir » s’effondrera au profit du mode « être ».

L’effondrement du mode « avoir » provoquera également le déclin de l’autorité de l’élite économique. À l’inverse du mode « avoir », le mode « être » est un processus immatériel qui ne peut pas s’accumuler et faire l’objet d’appropriation. En effet, il n’est pas possible d’accumuler ou de s’approprier une compétence et un savoir-faire. Même s’il est possible de quantifier le nombre de films tournés, de buts marqués et de romans écrits et vendus, le talent ne peut pas faire l’objet d’une appropriation ou d’un échange marchand. Par exemple, un club de football peut acheter un joueur de talent, mais il ne peut pas acheter le talent pour le donner à un autre joueur. Contrairement au rentier qui s’enrichit en dormant, le talent ne se développe pas et régresse s’il n’est pas entretenu par un travail régulier. La rivalité ostentatoire du mode « avoir » ayant été remplacée par la rivalité sur le mode « être », l’accumulation financière et matérielle ne sera plus un critère de distinction et de réussite sociale. À l’inverse du mode « avoir », le mode « être » favorisera l’égalité des conditions. En effet, chaque individu aura le droit de se former et de pratiquer l’activité de son choix. Étant donné que les talents et la volonté de les développer ne dépendront plus de la naissance et de l’origine sociale, ce seront les plus motivés qui réussiront. Ne reposant plus sur la capacité à « avoir » toujours plus (titre, fonction prestigieuse, statut professionnel, argent, biens matériels, etc.), la légitimité de l’autorité reposera désormais sur la volonté, le courage et la détermination à travailler dur pour s’accomplir et pour développer ses connaissances, ses aptitudes et ses huit formes d’intelligence. Les compétitions sportives, la publication d’articles, d’essais et de romans, les expositions, les pièces de théâtre, les courts métrages, les spectacles vivants, les concerts, ainsi que la participation à la vie politique et associative permettront à chacun de légitimer son autorité, de faire valoir ses talents et d’exprimer la maîtrise de son art. Étant donné que le statut professionnel, l’accumulation matérielle et la capacité à faire fructifier son argent ne seront plus des critères de réussite, de manière consciente ou inconsciente, les salariés, les cadres, les chefs d’entreprises, les entrepreneurs, les professions libérales, les agriculteurs, les artisans et les commerçants remettront en question la légitimité de l’autorité de l’élite économique. La légitimité de l’autorité d’un individu n’étant plus déterminée par ce qu’il « a », mais par ce qu’il « est », le pouvoir de l’élite économique s’effondrera au profit d’une nouvelle élite, dont les précurseurs sont les créatifs culturels. Étant issus du mode « être », les créatifs culturels incarneront donc la nouvelle catégorie sociale dominante. Tandis que l’argent du bourgeois a remplacé la naissance du noble, le mode « être » des créatifs culturels remplacera le mode « avoir » de l’élite économique.

Le passage du mode « avoir » au mode « être » provoquera également un changement du système hiérarchique. Tandis que celui du mode « avoir » est vertical, celui du mode « être » sera horizontal. Les fonctions prestigieuses, les titres de noblesse, l’argent, les biens ostentatoires, ainsi que les ressources énergétiques et les matières premières sont limitées. Ces ressources et ces sources de gratification étant limitées, leur appropriation fait l’objet d’une compétition qui favorise la construction d’une hiérarchie sociale verticale. Avec les 4 jours de temps libre, les activités de socialisation et d’expression et les ressources temporelles seront abondantes. Étant donné que l’abondance ne provoque pas de compétition, la structure hiérarchique verticale s’effondrera au profit d’un système d’organisation social horizontal. Au sein des associations, le pouvoir de gérer et d’administrer sera délégué aux membres du bureau qui auront été élus par les adhérents lors de l’Assemblée générale. Au niveau local, les maires et les élus de quartiers auront la mission de faciliter la mise en œuvre des conseils de quartiers et des comités de citoyens.

Étant déjà en marche, cette transformation sociale ne relève pas d’une utopie. En effet, les pratiques amateurs, les associations, les conseils de quartiers et les comités de citoyens influencent déjà la société. Une étude, réalisée en 2012, fait apparaître, que la France comprend 1,3 million d’associations. Cette étude montre également que 23 millions de personnes, soit 45 % des plus de 18 ans, adhèrent à une association et que 16 millions de Français, soit 32 % de la population, pratiquent une activité bénévole[2]. En fixant le cadre légal de la participation des habitants à la vie locale, la loi Vaillant du 27 février 2002[3] a favorisé la création des conseils de quartier (123 à Paris, 10 à Lille, 36 à Lyon, etc.), des comités de citoyens et donc, l’essor de la démocratie participative. Concernant les créatifs culturels, une étude menée aux États-Unis datant de 2008 fit apparaître qu’ils étaient 80 millions, soit 34,9 % de la population. Celle menée en France en 2005 révéla que 17 % des Français se reconnaissaient dans cette catégorie[4]. Le succès du documentaire « Demain »[5] invite à penser qu’une part croissante de la population aspire au changement. Après avoir présenté un futur que les scientifiques annoncent catastrophique, ce documentaire recense des initiatives et des expérimentations alternatives concrètes dans les domaines agricoles, énergétiques, économiques, éducatifs et démocratiques déjà mis en œuvre pour relever les défis sociaux et environnementaux du 21e siècle.

En accélérant tous ces processus, la réduction de la durée légale de la semaine de travail à 3 jours favorisera l’accès à la cinquième phase de la dynamique des temps sociaux. Le pouvoir temporel, spirituel, économique et politique étant détenu par les créatifs culturels, ils auront désormais la responsabilité de mettre en œuvre un nouveau modèle économique, de voter les lois, d’organiser le rythme de la société et de maintenir l’ordre social. En donnant à la population les moyens de se réconcilier avec son temps, les 4 jours de temps libre permettront à la France et aux pays industrialisés de sortir de la crise systémique qu’ils subissent depuis le milieu des années 70.

  • Mettre l’économie au service du développement et de l’émancipation de l’homme.

N’apparaissant plus comme une atteinte à la propriété et un enjeu de pouvoir, le partage équitable des gains de productivité et de la valeur ajoutée ne fera plus l’objet de rapport de force. Au lieu de s’opposer aux projets des créatifs culturels, le patronat, les milieux d’affaires, les banquiers et les industriels favoriseront la mise en œuvre d’un nouveau modèle économique, dont la finalité est, d’une part, d’en finir avec le chômage et la peur du chômage, et, d’autre part, de mettre l’économie au service du développement et de l’émancipation de chaque individu. En accompagnant sa mise en œuvre, ils recevront la reconnaissance et l’admiration qu’ils suscitaient en s’enrichissant. Étant donné qu’il s’inspire de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, ce modèle économique et social ne relève pas d’une utopie.

Déclaration droit hommes

Au nom des droits de l’homme, toute personne doit avoir les moyens de sécuriser la satisfaction de ses besoins essentiels et ceux de sa famille. Pour gagner dignement sa vie, chaque individu a le droit et le devoir d’accéder à un emploi sécurisé et stable, dont la durée est limitée. Cet emploi doit lui procurer les moyens de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de payer ses factures d’eau, de gaz et d’électricité et de s’assurer un minimum de conforts matériels. Ce modèle économique doit également lui donner les moyens d’accéder à un système de sécurité sociale qui garantit sa subsistance en cas de maladies, de maternité, d’accident, d’invalidité, de veuvage ou de vieillesse.

Au niveau national, les représentants du peuple élu auront la responsabilité de voter les lois qui permettront de mettre en œuvre ce modèle économique : réduire la durée légale de la semaine de travail à 3 jours, fixer le montant du revenu optimal et maximum, voter la « loi du Maximum », etc. La stabilité de ce modèle économique nécessitera également de réformer la fiscalité et de réglementer le système financier, bancaire et monétaire. Pour que ces lois orientent les choix économiques et politiques de la nation, elles devront être inscrites dans la Constitution nationale.

Au niveau local, les maires et les élus de quartiers auront la responsabilité de coordonner et de faciliter la mise en œuvre de la démocratie participative. Les conseils de quartiers contribueront à la réflexion, à la délibération et aux prises de décision qui concernent la vie du village, de la ville ou du quartier : les transports en commun, l’aménagement du territoire, le logement, les crèches, la gestion de l’eau, la culture, la vie associative, etc.

La Déclaration universelle des droits de l’homme considère également que le bien-être ne se limite pas au revenu et au confort matériel. En effet, chaque individu a le droit aux repos, à la limitation de la durée du travail et aux congés payés. Tous ont le droit d’accéder à un système éducatif qui favorise le libre arbitre, le respect du droit, la tolérance, ainsi que le développement et l’émancipation de sa personnalité. Tous ont également le droit de prendre part à la vie culturelle, de pratiquer une activité artistique, de participer au progrès de la science et de contribuer à la vie démocratique.

Au niveau national, l’État aura la responsabilité de fournir aux communes les moyens de financer la construction d’infrastructures collectives (centres d’éducations populaires, centres d’activités artistiques et sportives et laboratoires de recherche). Il aura également la charge de recruter, de former et de rémunérer cinq millions de formateurs, d’animateurs, de psychologues, de professeurs et d’entraîneurs. Ces nouveaux emplois permettront d’absorber les destructions d’emplois provoqués par les gains de productivité et de créer une nouvelle branche d’activités dont la finalité sera l’émancipation de l’Homme. Au niveau local, en fonction des attentes de la population et en partenariat avec les associations, les conseils de quartiers auront la responsabilité d’organiser le rythme de la société autour de la formation et des activités artistiques, manuelles et sportives amateurs.

Étant donné que la semaine de 3 jours et l’aménagement du temps de travail permettront d’en finir avec le chômage et d’améliorer considérablement la qualité de vie des salariés, des cadres, des chefs d’entreprise, des entrepreneurs, des professions libérales, des agriculteurs, des artisans et des commerçants, ils seront désirables. Répondant aux attentes et aux aspirations de la majorité de la population, au même titre que la société de consommation, ils seront motivés à mettre en œuvre rapidement ce nouveau modèle économique. Sa mise en œuvre permettra de réduire le gaspillage de matières premières, d’énergie et de ressources naturelles et donc, de limiter la pollution de l’eau, de l’air et des sols, ainsi que les rejets de CO2. En favorisant la lutte contre le réchauffement climatique et en évitant l’épuisement des ressources de la planète, ce modèle économique permettra d’inverser les processus écologiques et climatiques qui menacent la qualité de vie, le processus démocratique et la survie des générations présentes et à venir. Étant la clé d’un changement de mode de vie individuel et collectif, la semaine de 3 jours apparaît également comme la condition d’une transformation radicale de la société. En favorisant le développement et l’émancipation de chaque individu et le passage du mode « avoir » au mode « être », ce nouveau modèle économique et social provoquera un changement de société, voire de civilisation.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– Pourquoi le travail contribue-t-il à notre « servitude volontaire » ?

Les enjeux du temps libre et de l’emploi du temps.

Suivre une journée de formation par semaine.

Dynamiser la démocratie participative.

Favoriser la pratique d’activités émancipatrices.

– Favoriser la vie affective fondée sur le « mode être »

[1] Sue Roger, Temps et ordre social, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, page 126

[2] Edith Archambault et Viviane Tchernonog (consulté le lundi 11 avril 2016), Nouveaux repères 2012 sur les associations en France, [En ligne]. Adresse URL : http://www.associations.gouv.fr/1182-nouveaux-reperes-2012-sur-les.html

[3] Légifrance (consulté le lundi 11 avril 2016), Loi n° 2002-276 du 27 février 2002 relative à la démocratie de proximité, [En ligne]. Adresse URL : https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000593100&categorieLien=id

[4] Wikipédia (consulté le lundi 11 avril 2016), Créatifs culturels, [En ligne]. Adresse URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Cr%C3%A9atifs_culturels

[5] Cyril Dion et Mélanie Laurent, Demain, France, Move Movie, France 2 cinéma, Mars films et Mely Production, Fonds de dotation Akuo Energy, OCS et France Télévisions, KissKissBankBank, 2015, 118 min.