Les enjeux du temps sur le plan individuel et collectif

La croissance du PIB n’étant plus envisageable, la réduction de la durée légale du temps de travail apparaît comme la seule solution pour en finir avec le chômage. Depuis la loi Aubry sur les 35 heures, la réduction du temps de travail ne fait plus l’objet de débats. Que ce soit au PS ou à l’UMP, s’ils parlent de la durée du travail, c’est pour abroger les 35 heures ou l’augmenter. En ce qui concerne le MEDEF, il considère la réduction du temps de travail comme un frein à la compétitivité des entreprises françaises et donc, la cause du chômage. Le fait que les élites économiques et politiques évitent d’ouvrir ce débat est probablement dû au fait que la réduction de la durée légale du temps de travail n’est pas un choix économique, mais un choix de société. Afin de l’ouvrir à nouveau, je commencerai par expliquer pourquoi la réduction du temps de travail est un choix de société.

L’individu et le temps sont étroitement liés dans l’action qui se vit au présent. Le temps étant omniprésent, il est impossible de consacrer du temps à une action (chasser, travailler, écrire, etc.), à une relation (professionnelle, familiale, amoureuse, sociale, politique, etc.) ou à une discussion (football, politique, philosophie, intime, etc.) sans être présent physiquement et mentalement. Pour se nourrir, un individu doit consacrer du temps à chasser, à cultiver ou à exercer un emploi en échange d’un salaire. En vendant son temps, le salarié en perd la propriété et donc, la liberté d’en faire un usage personnel. Étant donné que le temps est présent dans toutes les interactions sociales, il apparaît nécessaire d’étudier les enjeux du temps et de la réduction de la durée légale du temps de travail sur le plan individuel et collectif.

Sur le plan individuel, le temps libre et son aménagement ont des répercussions directes sur les moyens de se socialiser, de nourrir l’estime de soi et de s’accomplir. Pour le démontrer, je commencerai par quantifier le temps libre dont dispose un employé et un cadre sur 40 années de vie active, la semaine et la journée. S’ils manquent de temps, je présenterai ensuite les moyens qu’ils ont à leurs dispositions pour en retrouver. Pour terminer, j’aborderai l’impact de l’emploi du temps professionnel sur la qualité de vie et le mode de vie d’un individu.

Sur le plan collectif, les enjeux du contrôle et de l’aménagement du temps apparaissent comme un véritable choix de société, voire de civilisation. Afin de le démontrer, je m’inspirerai des travaux de recherche de Roger Sue. Pour cela, je commencerai par décrire les caractéristiques du temps social dominant et de la dynamique des temps sociaux. Je montrerai la pertinence de la dynamique des temps sociaux, en présentant le déclin de l’ordre religieux de la monarchie au profit de l’ordre économique de la bourgeoisie. À partir d’une approche historique et de la dynamique des temps sociaux, je tenterai ensuite de montrer comment la réduction de la durée légale du temps de travail a favorisé l’émergence de nouveaux temps sociaux et une révolution silencieuse du temps. Pour terminer, en m’appuyant sur la description de la quatrième phase de cette dynamique, je tenterai, d’une part, de montrer comment la réduction de la durée légale du temps de travail aurait pu provoquer un changement de société, et, d’autre part, de donner une explication inédite à la crise que subit la France depuis 1973.

Quels sont les enjeux du temps et de l’emploi du temps sur le plan individuel ?

L’individu et le temps étant étroitement liés dans l’action qui se vit au présent, dans l’optique d’une réflexion sur les conditions d’un changement de mode de vie individuel, il apparaît nécessaire de quantifier le temps libre et d’aborder les enjeux de l’aménagement du temps. Pour cela, je commencerai par quantifier le temps libre dont dispose un individu sur sa durée de vie active, une semaine et une journée. Ensuite, je tenterai de trouver les moyens qu’il a sa disposition pour retrouver du temps libre. Pour finir, en m’appuyant sur des exemples d’emplois du temps professionnel, je tâcherai de démontrer que l’aménagement du temps a un impact direct sur le mode de vie et la qualité de vie d’un individu.

  • Comment quantifier le temps libre dont dispose un individu ?

Le temps de vie d’un individu est une ressource immatérielle limitée qui peut être quantifiée par l’horloge, sous la forme d’heures, de minutes et de secondes. Comme une année comprend 8 760 heures et que l’espérance de vie moyenne d’un français est de 78 ans, un individu dispose de 683 280 heures, de 409 968 000 minutes ou de 2 459 808 000 secondes de vie. S’écoulant seconde après seconde au rythme de la trotteuse, le temps de vie d’un individu ne peut pas être stocké. En effet, à l’inverse de l’argent, du pétrole et des matières premières, il est impossible de stocker une heure, une journée, un mois ou une année pour l’utiliser ultérieurement, la donner ou la vendre. Le seul moyen d’augmenter son stock de temps est donc d’augmenter sa durée de vie.

Le temps peut être considéré comme libre, si le choix de son usage n’est pas soumis à des nécessités qui peuvent être intérieures (faim, fatigue, froid, hygiène, entretien, etc.) ou extérieures (sécurité, ordre, emploi, famille, lois, rituels, etc.). Chaque jour, un individu doit effectuer un certain nombre de tâches quotidiennes qui lui prennent plus ou moins de temps : dormir, faire sa toilette, déjeuner, préparer le repas du soir, faire la vaisselle, etc. Cinq jours par semaine, il se rend sur son lieu de travail pour gagner un salaire. À midi, il prend un temps de pause pour se détendre et déjeuner. La journée de travail terminée, une nouvelle commence. En effet, chaque jour, il est plus ou moins contraint d’effectuer un certain nombre de tâches domestiques : faire les courses et le ménage, laver et repasser le linge, remplir des documents administratifs, etc. S’il est marié et qu’il a des enfants, il doit leur consacrer du temps pour les nourrir, les couchers, les aider à faire leurs devoirs, les accompagner à l’école, etc. Étant soumis à des nécessités, le temps consacré au sommeil, à l’activité professionnelle, ainsi qu’aux tâches quotidiennes et domestiques n’est pas libre. Le temps réellement libre apparaît lorsque l’activité professionnelle et ces tâches sont accomplies. Ce temps libre, l’individu peut le consacrer à se détendre, à se divertir, à pratiquer des activités personnelles ou le partager avec son conjoint, ses enfants ou ses amis. Encore faut-il qu’il dispose de temps libre.

Pour quantifier le temps libre dont dispose un individu, je calculerai la part des grands blocs de temps sociaux qui structurent le rythme de sa vie sur la journée, la semaine et 40 années de vie active. Afin de faire apparaître la réalité vécue par ces différents blocs de temps, je les calculerai sur la durée de vie éveillée. En effet, même si le sommeil est un besoin vital, les heures consacrées à dormir ne permettent pas de pratiquer d’autres activités. Ces heures ne sont donc pas actives. Pour effectuer ces calculs, j’utiliserai le tableau de regroupement des activités journalières de l’Insee publié dans les enquêtes sur l’emploi du temps.

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– Source : Insee, Temps sociaux et temps professionnels au travers des enquêtes Emploi du temps, Économie et Statistiques, n° 352-353 de 2002.
1. Sommeil : En moyenne, les hommes y consacrent 8 h 23 et les femmes 8 h 37.

La durée de travail d’un cadre et d’un employé n’étant pas la même, il m’est apparu pertinent de les distinguer. Pierre est gestionnaire-conseil allocataires à la caisse d’allocations familiales et Paul est chef de secteur dans la grande distribution. Ils sont tous les deux mariés et ont deux enfants. La durée de vie active de Pierre et de Paul est de 40 années, soit 350 mille heures. Tandis que Pierre travaille 7 h par jour, soit 35 heures par semaine, Paul travaille 10 h, soit 50 heures. Ayant droit à 5 semaines de congés payés, 11 jours fériés et 2 jours de repos hebdomadaire, Pierre travaille en moyenne 224 jours par an. Étant au forfait jour depuis la loi du 20 août 2008, Paul travaille 235 jours par an. Étant donné que la pause de midi et le temps de trajet sont inhérents à l’activité professionnelle, je considère qu’ils font partie du temps de travail. Les graphiques ci-dessous présentent la répartition des grands blocs de temps sociaux dont disposent un employé et un cadre durant leurs 40 années de vie active éveillée.

Répartition des ressources temporelles sur 40 années de vie active éveillée

Employé qui travaille 35 heures                     Cadre qui travaille 50 heures

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Considérant ces chiffres dans l’absolu, Pierre et Paul consacrent 124 mille heures de leurs 40 années de vie active à dormir. Étant plus ou moins contraints d’effectuer 73 mille heures de tâches quotidiennes et domestiques, ils consacrent 32,6 % de leurs 226 mille heures de vie active éveillée à des tâches qui ne sont pas du temps libre. Travaillant 89 mille heures (travail + pause + trajet), Pierre consacre 39,6 % de sa durée de vie active éveillée à travailler. Pierre dispose donc de 62 mille heures de temps libre, soit 27,8 % de sa vie active éveillée. Travaillant 122 mille heures, Paul consacre 54 % de sa durée de vie active éveillée à travailler. Paul dispose donc de 30 mille heures de temps libre, soit 13,4 % de sa vie active éveillée.

Un emploi du temps étant souvent planifié sur la semaine, il apparaît pertinent de calculer le temps libre hebdomadaire dont disposent Pierre et Paul. Qu’il soit un employé ou un cadre, la durée d’une semaine est toujours de 168 heures.

Répartition des ressources temporelles hebdomadaires éveillées

  Employé qui travaille 35 heures                          Cadre qui travaille 50 heures

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Considérant ces chiffres dans l’absolu, Pierre et Paul dorment 60 heures par semaine. Étant plus ou moins contraints d’effectuer 36 heures de tâches quotidiennes et domestiques, ils consacrent 32,7 % de leur semaine de vie éveillée à effectuer des tâches qui ne sont pas du temps libre. Travaillant 50 heures, Pierre consacre 46,3 % de sa semaine éveillée à travailler. Pierre dispose donc de 23 heures de temps libre, soit 21,4 % de ses 108 heures de vie éveillée. Travaillant 65 heures, Paul consacre 60,2 % de sa semaine éveillée à travailler. Paul dispose donc de seulement 8 heures de temps libre, soit 7,5 % de sa semaine éveillée.

Après avoir calculé le temps libre sur 40 années de vie active et une semaine, il apparaît pertinent de calculer le temps libre dont disposent Pierre et Paul à la fin d’une journée de travail. Qu’il soit un employé ou un cadre, la durée d’une journée est toujours de 24 heures.

Répartition des ressources temporelles quotidiennes éveillées

        Employé qui travaille 7 heures                     Cadre qui travaille 10 heures

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Considérant toujours ces chiffres dans l’absolu, Pierre et Paul dorment 8 h 30 par jour. Étant plus ou moins contraints d’effectuer 5 h 03 de tâches quotidiennes et domestiques, ils consacrent 32,6 % de leur journée éveillée à effectuer des tâches qui ne sont pas du temps libre. Travaillant 7 h, prenant 2 h de pause à midi et perdant 1 h dans les trajets, Pierre consacre 10 heures, soit 64,5 % de sa journée éveillée à travailler. À la fin de sa journée, Pierre dispose de seulement 27 minutes de temps libre, soit 2,9 % de ses 15 h 30 de vie éveillée. Travaillant 10 h, prenant 2 h de pause à midi et perdant 1 h dans les trajets, Paul consacre 13 heures, soit 82,8 % de sa journée éveillée à travailler. À la fin de sa journée, Paul ne dispose pas d’un excédent, mais d’un déficit de 2 h 33, soit -16,5 % de sa vie éveillée. Avant de se détendre, de penser un peu à lui, de pratiquer des activités personnelles ou de consacrer du temps à ses enfants, à sa femme ou à ses amis, il doit donc commencer par combler ce déficit de temps.

Que ce soit pour Paul ou pour Pierre, le temps de travail est le bloc de temps social dominant sur la journée, la semaine et les 40 années de vie active éveillée. Tandis que pour Pierre, le temps libre apparaît comme le second bloc de temps social, pour Paul, il disparaît derrière les tâches quotidiennes et domestiques. Afin d’en retrouver, Paul est donc obligé de trouver des solutions pour réduire le temps qu’il leur consacre.

  • Comment retrouver du temps libre ?

La quantification du temps sur 40 années de vie active, la semaine et la journée met en évidence que la ressource la plus précieuse et la plus rare est le temps libre. Le temps libre apparaît donc comme une ressource immatérielle, dont la valeur ne cesse d’augmenter en fonction de sa rareté. La préoccupation que partagent les entreprises avec les ménages et les individus est donc la course contre le temps. Disposant de très peu de temps libre, si l’employé ou le cadre souhaite se reposer, se divertir, pratiquer de nouvelles activités librement choisies ou consacrer du temps à ses enfants, à sa famille ou à ses amis, il est obligé de réduire le temps qu’il consacre à l’activité professionnelle, ainsi qu’aux tâches quotidiennes et domestiques.

Le tableau ci-dessous présente les moyens à la disposition de Pierre et de Paul pour retrouver du temps libre.

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Si Pierre a besoin de dormir 6 h par nuit, il gagnera 2 h 30 de temps libre par jour. En négociant sa pause de midi, il gagnera 1 h. Même s’il est marié et qu’il a deux enfants, il dispose de nombreux moyens de retrouver du temps libre. Au lieu de perdre 1 h 30 à la préparation, au repas et à la vaisselle quotidienne du soir, il peut lui consacrer 30 min. En ce qui concerne les 2 h 48 destinées aux tâches domestiques, Pierre peut les déléguer à sa femme ou à ses enfants. Afin d’éviter de perdre du temps avec ses enfants, il peut en déléguer la charge à sa femme ou les laisser regarder la télévision, jouer aux jeux vidéos ou traîner dans la rue. En réduisant son temps de sommeil, en déléguant et en limitant le temps qu’il consacre à sa vie de famille, Pierre pourrait disposer de 7 h 45 de temps libre par jours et de plus de 72 heures par semaine. Encore faut-il que sa femme accepte de se charger des tâches domestiques et de l’éducation des enfants. Étant donné que les femmes travaillent également, elles n’acceptent plus de se sacrifier pour le bien-être de la famille. Le partage équitable des tâches quotidiennes et domestiques apparaît donc comme une cause de tensions et de conflits au sein du couple. Au même titre que dans les entreprises, la cellule familiale est devenue un espace de lutte pour la conquête du temps.

La différence entre le revenu d’un couple d’employés et de cadres apparaît lorsqu’il est question des tâches domestiques. Comme Paul est marié à une cadre, son couple dispose d’un revenu suffisant pour externaliser les tâches domestiques à des entreprises de services aux particuliers.

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Si Paul a besoin de dormir 6 h par nuit, il gagnera 2 h 30 de temps libre par jour. En réduisant sa pause de midi, il gagnera 1 h. Même s’il est marié et qu’il a deux enfants, il dispose également de nombreux moyens de retrouver du temps libre. Au lieu de perdre 1 h 30 au repas du soir, il peut lui consacrer 30 min. La différence entre Pierre et Paul apparaît avec les 2 h 48 destinées aux tâches domestiques et l’heure consacrée à la préparation et à la vaisselle du repas quotidien. Étant donné que le couple de Paul dispose d’un revenu plus élevé, il a les moyens d’externaliser les tâches domestiques et quotidiennes et la charge des enfants à des entreprises de services aux particuliers, à des domestiques ou à des nourrices. Par exemple, ils ont les moyens d’externaliser le soutien scolaire à une entreprise d’aide au devoir. S’ils souhaitent aller au théâtre ou passer une soirée avec des amis, ils peuvent payer une baby-sitter pour s’occuper de leurs enfants. Malgré un déficit de temps de 2 h 33, en cumulant les gains de temps gagné sur le sommeil, la pause de midi, le repas du soir et l’externalisation des tâches, Paul et sa femme pourraient disposer de 4 h 45 de temps libre par jour et de plus de 57 heures par semaine.

L’externalisation des tâches domestiques est à l’origine du développement du secteur des services aux particuliers. À la fin des années 80, en étudiant la trajectoire des États-Unis, André Gorz en a prédit les conséquences sociales. « La société […] continuera inévitablement à se scinder. Cette scission aura (et a déjà) pour raison la répartition très inégale des économies de temps de travail : les uns, de plus en plus nombreux continueront d’être expulsés du champ des activités économiques ou seront maintenus à sa périphérie. D’autres, en revanche, travailleront autant ou même plus que présentement et, en raison de leurs performances ou de leurs aptitudes, disposeront de revenus et de pouvoirs économiques croissants. Répugnant à se dessaisir d’une partie de leur travail et des prérogatives et pouvoir liés à leur emploi, cette élite professionnelle ne peut accroître ses loisirs qu’en chargeant des tiers à lui procurer du temps disponible. Elle va donc demander à des tiers de faire à sa place tout ce que n’importe qui peut faire, en particulier tout le travail dit de “reproduction”. Et elle va acheter des services et des équipements permettant de gagner du temps même lorsque ces services et équipements demandent plus de temps pour être produits qu’ils n’en économiseraient à un usager moyen. Elle va donc développer des activités qui, sans rationalité économique à l’échelle de la société, puisqu’elles demandent plus de temps de travail à ceux qui les assurent qu’elles n’en font gagner à ceux qui en bénéficient, correspondent seulement à l’intérêt particulier de cette élite professionnelle capable d’acheter du temps à un prix très inférieur au prix auquel elle-même peut le vendre. Ces activités sont des activités de serviteur, quels que soient d’ailleurs le statut et le mode de rémunération de ceux et de celles qui les accomplissent. »[1]

La principale activité des entreprises de services aux particuliers n’est pas de vendre un service, mais du temps libre. En vendant du temps libre, elles transforment le temps en argent. En effet, elle achète une heure de travail au SMIC, qu’elle revend entre 20 et 30 € à un particulier pour qu’il puisse disposer d’une heure de temps libre. Pour que cette activité soit rentable, elle doit être exonérée de cotisations sociales patronales. Le marché du temps libre étant en pleine expansion, l’augmentation du nombre de ces entreprises a provoqué la hausse des effectifs de ce secteur d’activité de 89,3 %[2] de 1990 à 2010. Employant des salariés peu qualifiés, au SMIC et à temps partiel subi, ce secteur d’activité est en partie responsable de l’augmentation des travailleurs pauvres. Ce secteur fait apparaître une fracture sociale entre ceux qui travaillent beaucoup pour un revenu élevé et ceux qui travaillent à temps partiel subi pour un revenu qui leur permet à peine d’assurer leur subsistance. Étant donné que l’accès à ces services nécessite de disposer d’un revenu minimum de 5 500 € par mois, ils sont uniquement accessibles aux cadres et aux classes moyennes supérieures. Pour que les classes moyennes aient les moyens d’y accéder, l’État doit donc intervenir pour les aider à les financer. En accordant un abattement fiscal de 15 000 € par an, l’État subventionne à auteur de 10 milliards € ce secteur d’activité. Pour que ce secteur se développe, les cadres et les classes moyennes ne doivent plus avoir le temps d’effectuer leurs tâches domestiques. En augmentant le temps de travail et le forfait jour des cadres : la loi du 20 août 2008 a fait passer le forfait jour des cadres de 218 à 235 jours par an, le gouvernement les contraint plus ou moins à externaliser leurs tâches domestiques pour retrouver du temps libre.

Après avoir quantifié le temps libre dont disposent un employé ou un cadre, il apparaît pertinent de s’intéresser à l’impact de l’emploi du temps sur sa qualité de vie et son mode de vie.

  • L’emploi du temps aurait-il un impact sur la qualité du temps libre ?

La montre, le calendrier et l’agenda donnent des repères temporels communs qui permettent de planifier l’emploi du temps sur la journée, la semaine, le mois et l’année. Comme le fait remarquer Christophe Dejours, « Le travail n’organise pas que cette partie de votre vie qui est le temps de travail. Il a un rôle majeur dans l’organisation de toutes vos activités hors travail. »[3] Le travail étant central, l’accès au temps libre sous une forme qualitative dépend de la stabilité de l’emploi du temps professionnel. Le temps libre peut contribuer à améliorer la qualité de vie et à changer de mode de vie, s’il peut permettre de planifier des projets, ainsi que des activités familiales, sociales, citoyennes et personnelles sur la semaine, le mois et l’année. Plus l’emploi du temps professionnel est stable, plus l’individu peut planifier d’activité sur le long terme, plus il peut se projeter dans le futur pour orienter et donner un sens à sa vie. Par conséquent, « Maîtriser son emploi du temps, c’est maîtriser sa vie. » À l’inverse, l’absence de stabilité et de maîtrise de l’emploi du temps peut provoquer des pathologies temporelles[4].

La stabilité et la maîtrise de l’emploi du temps ne suffisent pas, à elles seules, à améliorer la qualité de vie d’un individu et à influencer son existence. Pour que son temps libre soit de qualité, il doit disposer de journées et de plages horaires (matinées, après midi, quelques heures en fin d’après-midi) qui soient stables sur la semaine. L’accès à ces blocs de temps libre aura un impact très concret sur les activités qu’il aura la possibilité de pratiquer et donc, sur sa qualité de vie et son mode de vie. Tandis que les plages horaires du matin (8 h à 12 h) ou du début d’après-midi (14 h à 17 h) sont propices aux activités individuelles, aux tâches domestiques et aux démarches administratives, celles de la fin de l’après-midi et du début de soirée (17 h 30 à 22 h) sont davantage favorables à la pratique d’activités familiales, sociales et associatives. L’activité professionnelle étant planifiée entre 8 h et 18 h, les associations organisent et planifient leurs activités après la journée de travail. En effet, en règle générale, les conférences, les activités associatives et amateurs (artistiques, sportives, militantes, ateliers philosophiques, etc.) sont plus souvent organisées après 18 h et le week-end, qu’en matinée et en milieu d’après-midi durant la semaine. Au matin et en début d’après-midi, l’individu peut accéder à des loisirs marchands (cinéma, musée, club de fitness, etc.) ou pratiquer des activités individuelles qui ne nécessitent pas de planification collective (faire du vélo ou du shoping, lire, écrire, regarder la télé, surfer sur Internet, jouer à des jeux vidéos, etc.).

Afin d’appréhender les enjeux du temps libre et de son aménagement sur la journée et la semaine, je vais présenter les emplois du temps de Pierre, Vincent, Julie, Marthe et Marie. Ces exemples illustrent que la qualité de vie et le mode de vie d’un individu ne sont pas forcément déterminés par sa quantité d’heures de travail et de temps libre, mais par son aménagement et l’usage qu’il peut en faire.

Julie est conseillère commerciale dans une boutique de téléphonie mobile SFR et Pierre est gestionnaire-conseil allocataires à la caisse d’allocations familiales. Ils sont tous les deux mariés et ont deux enfants de 5 et 7 ans. Ils travaillent 35 heures, ont des horaires stables et disposent de la même durée de temps libre.

Emploi du temps 35 et 35 heures

Pierre commence sa journée de travail à 8 h et la finit à 16 h. Sa pause de midi n’étant que de 1 h, il ne perd pas de temps pour le déjeuner. La durée du trajet pour se rendre au travail étant de 30 min, son temps libre commence après 16 h 30. La femme de Pierre conduit les enfants à l’école au matin. Pierre les récupère et s’en occupe après 16 h 30. Disposant de nombreuses plages de temps libres stables après 16 h 30, Pierre peut planifier dans son emploi du temps des activités domestiques, personnelles, familiales et citoyennes sur le long terme. Le lundi, lorsque sa femme rentre du travail à 18 h, Pierre va faire les courses pour la semaine au supermarché. Le mardi, après 16 h 30, il planifie des démarches administratives et, en début de soirée, participe à un atelier théâtre qui débute à 19 h 30. Le mercredi, après s’être occupé de ses enfants, il contribue à la vie démocratique en participant à un conseil de quartier qui débute à 18 h 30. Le jeudi, il assiste à des conférences qui commencent à 18 h 30 ou participe à des activités militantes. Le vendredi, Pierre passe la soirée avec sa femme ou avec des couples d’amis. Le samedi matin, seul ou avec des amis, Pierre fait une sortie en vélo. Son après-midi et sa soirée, il peut les consacrer à sa femme, à sa famille ou à ses amis. Le dimanche, après avoir effectué quelques tâches domestiques ou son jogging matinal, Pierre peut consacrer sa journée à des activités familiales. Les activités familiales, personnelles et citoyennes que pratique Pierre durant son temps libre lui permettent de se socialiser et de nourrir l’estime qu’il a de lui.

En ce qui concerne Julie, elle commence sa journée de travail à 10 h pour la terminer à 19 h. Sa pause de midi étant de 2 h, elle perd 1 h pour déjeuner. La durée du trajet pour se rendre sur son lieu de travail étant de 30 min, son temps libre commence après 19 h 30. Comme sa journée commence à 10 h, Julie peut s’occuper de ses enfants et les conduire à l’école au matin. Son mari les récupérera en fin d’après-midi. Comme la plupart des activités collectives débutent entre 18 h et 19 h 30, Julie aura beaucoup de difficultés à en planifier dans son emploi du temps après sa journée de travail. Étant donné qu’elle rentre fatiguée du travail, elle n’a qu’une envie : se détendre en se vidant la tête devant la télévision ou en s’attaquant aux tâches domestiques. Comme elle travaille le samedi, Julie ne dispose pas d’un week-end de 2 jours consécutifs pour consacrer plus de temps à sa famille et à ses amis. Elle peut uniquement leur consacrer du temps après 19 h 30, en allant au cinéma ou au restaurant. Le dimanche, après avoir fait son jogging matinal, elle peut consacrer toute sa journée à sa famille. Son second jour de repos étant le lundi, elle planifie des tâches domestiques : s’occuper des enfants, faire les courses pour la semaine, laver le linge et le repasser, effectuer les démarches administratives, etc. À cause de ses horaires de travail, Julie aura tendance à favoriser ses collègues de travail, sa vie de famille et ses amis pour se socialiser et à pratiquer des activités individuelles (regarder la télévision, faire du jogging, etc.) pour nourrir l’estime qu’elle a d’elle-même. Même si Julie a un tempérament plus extraverti que Pierre, son emploi du temps professionnel l’incite davantage à se replier sur sa cellule familiale et professionnelle. Ces deux exemples illustrent de manière concrète comment l’aménagement de l’emploi du temps professionnel peut déterminer la qualité de vie et le mode de vie d’un individu.

Même si elles sont prépondérantes, la qualité de vie et le mode de vie d’un individu ne dépendent pas forcément de la durée de son temps de travail et de la quantité de temps libre dont il dispose. Elles sont également déterminées par la stabilité de son emploi du temps professionnel et par les blocs de temps libre dont il dispose. Marie est vendeuse au rayon littérature à la FNAC et Marthe est caissière dans un hypermarché. Elles sont séparées, sans enfants.

Emploi du temps 38 et 24 heures

Même si Marie travaille 38 heures, son emploi alimentaire lui permet de disposer de quatre plages horaires de temps libre d’une demi-journée chaque semaine : le lundi et le mercredi, elle commence à 13 h pour finir à 20 h et le mardi et le jeudi, elle commence à 9 h pour finir à 13 h. Ses pauses de midi, qui ne concernent que le vendredi et le samedi, sont de 2 h. Les autres jours, Marie déjeune avant ou après le travail. La durée du trajet pour se rendre sur son lieu de travail étant de 30 min, son temps libre du vendredi commence après 20 h 30 et du samedi après 19 h 30. Même si Marie travaille 3 heures de plus que Pierre, elle dispose de plus de temps libre de qualité. Son emploi du temps étant stable, elle peut planifier des activités sociales et personnelles sur l’année. Le lundi, en début d’après-midi, Marie planifie des démarches administratives, ses courses pour la semaine et d’autres tâches domestiques. De 16 h 30 à 18 h, Marie est bénévole dans une association qui fait de l’aide au devoir et à 19 h, elle participe à un atelier d’écriture. Le mercredi après-midi, elle fait du fitness dans une salle de sport et en fin d’après-midi participe à un atelier théâtre qui commence à 19 h. Le mardi et le jeudi, Marie consacre ses matinées à l’activité qui répond à sa vocation : écrire un roman. Ces deux soirées, elle les passe à regarder un DVD, à lire des romans ou à écrire lorsque l’inspiration lui vient. Comme elle travaille le samedi, Marie ne dispose pas de deux jours de repos consécutifs. Elle consacre ses soirées du samedi à aller au cinéma, au théâtre, au café ou au restaurant avec ses amis. Le dimanche, après avoir fait son jogging matinal, Marie peut consacrer toute sa journée à écrire son roman ou à rendre visite à sa famille. Les activités personnelles, familiales et sociales qu’elle pratique lui permettent de se socialiser, de nourrir l’estime qu’elle a d’elle-même et de s’accomplir.

Étant à temps partiel subi, les horaires de travail de Marthe sont éclatés sur la journée de manière aléatoire. Ses horaires de travail étant flexibles, son emploi du temps professionnel change chaque semaine au rythme des saisons et de l’activité du magasin. Tandis que sa journée de repos du dimanche est stable, sa seconde est flexible. Malgré le fait qu’elle travaille seulement 24 heures par semaine, Marthe dispose de moins de temps libre de qualité que Marie, Julie et Pierre. Ne maîtrisant pas son emploi du temps, Marthe a beaucoup de difficulté à structurer son existence et à planifier des activités individuelles et collectives sur son temps libre. En effet, la flexibilité de son emploi du temps professionnel ne lui permet pas de planifier sur l’année un atelier théâtre qui a lieu tous les mardis à 19 h.

Ayant perdu le contrôle de son emploi du temps et donc, de son existence, Marthe risque d’être victime de la « pathologie du temps présent ». Au lieu d’être un temps d’émancipation, son temps libre peut devenir un temps vide nuisible à son bien-être et à son équilibre psychique. Ne pouvant se référer au passé et se projeter dans l’avenir pour lui donner un sens, la vie quotidienne de Marthe est réduite à l’immédiateté de l’instant présent qui englobe toute son existence. N’ayant pas la maîtrise de son temps, et donc de son avenir, Marthe ne peut pas différer la satisfaction de ses désirs qu’elle doit satisfaire « tout de suite ». Pour fuir son angoisse existentielle, Marthe peut se réfugier dans la pratique d’activités addictes et compulsives qui ne nécessitent pas de planification (sexe, shopping, jeux vidéo, télévision, Internet, etc.). Si cette situation se prolonge, Marthe risque de sombrer dans une dépression qui pourrait être liée au refoulement du passé, au désespoir face à l’avenir qu’elle ne maîtrise pas ou au rejet du présent qu’elle ne contrôle plus.

Comme les 17,9 %[5] de salariés qui travaillent à temps partiel subi dans la restauration, l’hôtellerie, les services à la personne, etc., Marthe est victime de la flexibilité du temps de travail. Étant peu qualifiés, ces emplois sont souvent payés au SMIC. Étant donné que Marthe travaille 24 heures, elle perçoit environ 780 € nets par mois. Ce revenu lui permet à peine de se nourrir, de payer son loyer, ses factures d’eau, de gaz et d’électricité et d’assurer ses frais de portable et de transports, qui sont nécessaires pour trouver et garder un emploi. Déconsidérés et mal payés, ces emplois contribuent davantage à la désintégration sociale des salariés qu’à leur insertion.

Le cas de l’emploi du temps des cadres diffère de celui des employés. Vincent est responsable de rayon textile dans la grande distribution. Il est séparé, sans enfants. N’ayant pas à pointer, il est responsable de la gestion et de la planification de son emploi du temps. En règle générale, Vincent commence sa journée à 8 h pour la finir au minimum à 19 h. À midi, il prend une pause de 1 h pour déjeuner et se reposer. Dans la culture française, l’implication et la motivation d’un cadre sont mesurées par le temps qu’il consacre à l’entreprise. Bien que nul ne soit contraint de travailler plus de 50 heures par semaine, même si Vincent est compétent et productif, s’il souhaitait réduire son implication, il risquerait de stagner dans sa carrière ou d’être remplacé par un nouveau qui ne compterait pas ses heures. En effet, étant rémunéré pour sa compétence, il est normal qu’il soit productif. Sa productivité n’est donc pas destinée à réduire son temps de travail, mais à intensifier son rythme de travail.

Consacrant plus de 60 % de sa durée de vie éveillée hebdomadaire à travailler, Vincent dispose de très peu de temps libre pour construire un équilibre harmonieux entre sa vie professionnelle et personnelle. Dans la plupart des cas, il sacrifie sa vie personnelle au profit de « sa carrière ». La durée du trajet pour se rendre sur son lieu de travail étant de 30 min, son temps libre commence à partir de 19 h 30. Le début de la plupart des activités collectives étant programmé entre 18 h et 19 h 30, Vincent a beaucoup de difficultés à en planifier dans son emploi du temps après sa journée de travail. Étant donné qu’il est épuisé par ses journées de travail, il n’a qu’une envie : se détendre en se vidant la tête devant la télévision ou en jouant à des jeux vidéos. Le samedi soir, malgré sa fatigue, Vincent profite un peu de la vie en allant au cinéma, au café ou en boite de nuit avec ses amis. Le dimanche, au lieu de faire du sport, il passe sa matinée à dormir. L’après-midi, il le passe en famille ou il joue à des jeux vidéos. Son jour de repos, qui peut varié selon les semaines en fonction de l’activité du magasin et de la saison, Vincent le consacre à faire ses courses pour la semaine, ses tâches domestiques et ses démarches administratives. À terme, Vincent risque d’être dépendant de son activité professionnelle et de la croissance du chiffre d’affaires de son rayon pour se socialiser et nourrir l’estime qu’il a de lui-même.

À cause de l’intensification de son rythme de travail, Vincent ne maîtrise plus le rythme de sa vie. À terme, il risque d’être victime de la « pathologie du présent ». Pour fuir son angoisse et le vide de son existence, il peut s’étourdir dans l’activisme professionnel et la consommation. Des études en psychologie ont fait apparaître qu’un individu qui ne maîtrise pas son emploi du temps consomme davantage sur un mode impulsif que celui qui le maîtrise. Pour stimuler la consommation, il suffit donc de maintenir les cadres dans un état d’urgence et d’instabilité et de leur procurer un revenu au-delà de la nécessité. Étant donné que Vincent ne maîtrise pas son emploi du temps, il consomme plus fréquemment sur un mode impulsif. Son salaire étant de 2 500 € par mois, il a largement les moyens de financer ses besoins essentiels et de transférer une part de ses revenus vers la consommation de biens et de services ostentatoires. Cette forme de consommation ostentatoire apparaît davantage comme le symptôme d’un malaise social profond et la compensation d’une vie gâchée à travailler. À terme, cette fuite dans le travail ou la consommation peut aboutir à une dépression ou à un burn-out[6].

Comme de nombreux cadres, entrepreneurs et chefs d’entreprises, Vincent est victime de l’intensification de ses heures de travail. Pour réussir et s’élever dans la hiérarchie, ils sont plus ou moins contraints de sacrifier leurs vies familiales et sociales, ainsi que leurs aspirations personnelles. Même s’ils ont réussi sur le plan professionnel, ils n’ont plus que de l’argent, des biens matériels et des voyages à partager avec leurs enfants et leurs proches. Mais surtout, ils sont totalement dépendants de leur activité professionnelle et de leur argent pour exister socialement, construire leur identité et nourrir l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes.

Ces cinq exemples démontrent que les enjeux de la réduction de la durée légale du temps de travail ne sont pas quantitatifs, mais qualitatifs. En effet, de ces cinq salariés, seuls Pierre et Marie disposent de plages horaires de temps libre suffisamment stable pour planifier de nouvelles pratiques de socialisation et d’expression en dehors de leur activité professionnelle. À l’inverse, Marthe et Vincent risquent d’être victimes de pathologies temporelles qui sont les symptômes d’une crise sociale du rapport à la temporalité des pays industrialisés.

Cette étude démontre que pour aider un individu à améliorer sa qualité de vie et à changer son mode de vie, il est nécessaire de lui procurer du temps libre. Pour que le temps libre soit de qualité, son aménagement doit reposer sur un emploi du temps stable et comprendre de nombreuses plages horaires d’une demi-journée ou d’une journée. Pour éviter la généralisation des pathologies temporelles dues à la flexibilité, il est donc préférable de réduire le temps de travail en jours plutôt qu’en heures. Après avoir étudié les enjeux du temps libre et de son aménagement sur un plan individuel, il apparaît pertinent d’aborder les enjeux du temps sur un plan collectif.

Quels sont les enjeux du rapport à la temporalité sur le plan collectif ?

La légitimité de l’autorité d’une élite ne repose pas exclusivement sur l’emploi de la force et un système idéologique. Dans l’essai « Temps et ordre social », Roger Sue présente le temps comme un instrument d’organisation qui met en évidence les rapports de hiérarchie entre les différentes activités et catégories sociales. Avec les temps sociaux[7], le temps n’apparaît plus comme un simple repère chronologique, mais comme le reflet de la dynamique sociale. Même si les temps sociaux donnent une approche réductrice et simplifiée de la réalité d’une organisation sociale, les activités qu’ils valorisent nous renseignent sur son système de valeurs et sa catégorie sociale dominante. Comme toutes les sociétés se caractérisent par un certain agencement du temps, sa modification apparaît comme le signe d’une transformation sociale et donc, d’un changement de société. Cette mutation sociale intervient lorsqu’un temps social dominant est remplacé par un temps social émergent qui, à son tour, devient dominant. L’étude des temps sociaux apparaît donc comme une grille de lecture pertinente de la dynamique des changements sociaux.

En m’appuyant sur les travaux de Roger Sue, je commencerai par définir un temps social dominant et présenter la dynamique des temps sociaux. Afin d’illustrer la dynamique des temps sociaux, je présenterai ensuite l’apogée et le déclin de l’ordre religieux de la monarchie au profit de l’ordre économique de la bourgeoisie.

  • Quelles sont les caractéristiques du temps social dominant ?

Roger Sue caractérise un temps social dominant[8] à partir de cinq critères. Le premier critère est quantitatif. Il consiste à calculer et à comparer la durée objective des différents temps sociaux. Un temps social est dominant lorsque la durée consacrée à une activité sociale est objectivement la plus importante. Au début du 19e siècle, comme l’ouvrier consacrait plus de 73 % de sa durée de vie éveillée à travailler, le temps social du travail était dominant. Le second correspond au mode de production[9] social dominant. Malgré la multiplicité des formes de productions sociales, la production industrielle et marchande, la production religieuse, la production de la femme au foyer, du sportif et de l’acteur de théâtre, du bénévole, etc., le mode de production considéré comme dominant est celui qui est pratiqué durant le temps social dominant. Même si la production marchande des pays industrialisés représente une infime partie de la production sociale, le temps social de l’économie est tellement dominant que la notion même de production se confond avec elle. Le troisième correspond à la valeur qualitative du temps social dominant. En effet, le temps social et le mode de production dominant déterminent et hiérarchisent le système de valeur d’une société donnée. En valorisant une forme de production particulière, la société permet à l’individu de s’intégrer, de nourrir l’estime qu’il a de lui et de structurer son identité. Au début du 19e siècle, comme le temps social du travail et le mode de production industrielle étaient dominants, la valeur du travail était dominante.

Le quatrième correspond à la catégorie sociale dominante. Une société se caractérise par des catégories sociales qui donnent une image plus ou moins fidèle de son système hiérarchique. La légitimité d’un système hiérarchique repose sur la pratique et le contrôle d’un mode de production social particulièrement valorisé. La catégorie sociale dominante est celle qui impose son temps social, son mode de production et son système de valeur aux autres catégories. Le rang ou le statut social d’un individu est déterminé par la place qu’il occupe dans le mode de production dominant. Le temps social, le mode de production et les valeurs de l’économie étant actuellement dominants, la hiérarchie sociale est issue de la position occupée dans la division sociale du travail. Une catégorie sociale est considérée comme déclinante, lorsque son temps social, son mode de production et son système de valeurs ne conviennent plus pour décrire la réalité sociale émergente. Il est donc nécessaire de rechercher dans les catégories sociales émergentes, les nouvelles catégories sociales dominantes et donc, le nouvel ordre social. Au 18e siècle, étant donné que le temps, le mode de production et les valeurs de la religion déclinaient au profit de l’économie, la monarchie déclinait au profit de la bourgeoisie.

Le cinquième critère correspond au temps objectivement dominant d’un point de vue quantitatif, qui est reconnu comme tel par l’ensemble de la société. Il est important de distinguer le temps social objectivement dominant, de celui de la catégorie sociale déclinante qui se croit encore dominante. En effet, pour préserver son autorité, une catégorie déclinante peut continuer à considérer son temps social comme dominant. La société est en crise lorsque le temps social objectivement dominant de la catégorie émergente s’accroît au détriment de la déclinante. La crise se renforce lorsque la catégorie déclinante nie et minimise les valeurs et les modes de production de l’émergente. Tant que les valeurs et les modes de production de la catégorie émergente ne remplaceront pas ceux de la déclinante, la société sera en crise. Au début du 21siècle, tandis que le temps social, le mode de production et la valeur du travail déclinent en faveur du temps libre, l’élite économique continue à considérer le travail comme la valeur dominante de la société.

Après avoir défini le temps social dominant, il apparaît pertinent d’aborder la dynamique des changements de temps sociaux.

  • Quels sont les liens entre le temps et la dynamique des changements sociaux ?

Il existe un lien étroit entre les temps sociaux dominants et la dynamique des changements sociaux. Roger Sue propose cinq grandes phases[10] qui correspondent au cycle entier d’un temps dominant : l’apogée, le déclin et le remplacement. À sa phase initiale, un temps social est dominant lorsqu’il est proche du monopole. Les autres temps sociaux sont quasiment inexistants et ne bénéficient d’aucune reconnaissance sociale. Au milieu du 19e siècle, comme les ouvriers consacraient plus de 73 % de leurs durées de vie éveillée à travailler, le temps de travail était à son apogée. Le temps de travail était donc le temps social dominant de la société bourgeoise. Lors de la seconde phase, de nouveaux temps sociaux émergent sous une forme mosaïque et résiduelle. Étant dépendants du temps dominant, ils ne disposent d’aucune autonomie. Au milieu du 19siècle, même s’ils sont dépendants du temps du travail, ceux de l’éducation et de la famille commencent à émerger pour les membres de la classe ouvrière. Lors de la troisième phase, les temps sociaux émergents commencent à prendre de l’ampleur. Étant compartimentés, ils ne constituent pas encore une alternative au temps social dominant. Même si le temps dominant amorce un déclin, ses modes de production et ses valeurs restent dominants. Des tensions ou des « pressions temporelles » apparaissent lorsque les modes de production, les valeurs et les catégories sociales liées aux temps sociaux émergents entrent en compétition avec ceux des déclinants. Ayant l’impression de manquer de temps, de courir après le temps et qu’il « manque du temps au temps », le temps est de plus en plus vécu comme un problème. Le manque de temps est le symptôme que les temps émergents sont contraints de coexister avec les déclinants.

La quatrième phase apparaît lorsqu’un ensemble hétérogène de temps sociaux émergent s’agrègent entre eux pour former une unité ou un bloc de temps dominant. Étant de plus en plus autonomes, ces blocs de temps sociaux influencent les modes de production et les catégories sociales déclinants qui en sont dépendants. Même si les catégories déclinantes se croient encore dominantes, objectivement, ce sont les catégories émergentes qui sont, en réalité, les dominantes. Les temps sociaux dominants ayant changé, la société se transforme et change de temps. C’est un moment fragile de l’Histoire où quelque chose est en train de naître, mais qui n’est pas encore là. Ce « temps » où tout bascule est celui des « malaises temporels », de tensions et de crises de plus en plus aiguës. Si cette mutation, qui s’est déjà en partie produite dans le temps vécu, n’est pas reconnue par la catégorie déclinante, la société est en crise, « elle est malade du temps ». Ce n’est donc pas une crise économique, mais une crise de la temporalité que la France subit depuis la fin des années 60. Malgré l’émergence de nouveaux modes de production et de systèmes de valeurs, l’élite économique ne veut pas reconnaître que les siens sont déclinants. Accepter cet état de fait remettrait en cause la légitimité de son autorité et donc, l’ordre économique. Ne reconnaissant pas son déclin, l’élite économique entretient un climat de crise, qui est désormais systémique.

La cinquième et dernière phase apparaît lorsque le temps social objectivement dominant est « officiellement » reconnu comme tel. En se réconciliant avec son temps et donc, avec elle-même, la société sort de la crise. La société et l’ordre social se recomposent institutionnellement autour de nouveaux temps sociaux, de nouveaux modes de production, de nouvelles valeurs et de nouvelles catégories sociales. Le cycle historique étant bouclé, on en revient à la phase initiale.

Les transformations sociales intervenues lors des grands changements historiques peuvent s’expliquer à partir de la dynamique des temps sociaux. Les tensions, les conflits et les crises qui apparaissent lors de ces mutations sont les symptômes qu’une catégorie sociale déclinante ne souhaite pas laisser la place à l’émergente qui est désormais dominante. Étant donné que de multiples facteurs (techniques, mœurs, idéologies, climatiques, etc.) peuvent expliquer ces changements sociaux, je n’affirmerai pas que la dynamique des temps sociaux les explique à eux seuls. Je tenterai simplement de mettre en évidence qu’un temps social dominant produit toujours un nouveau temps émergent qui, à son tour, deviendra dominant. En produisant une rupture temporelle, ce nouveau temps social dominant provoquera un changement de société. Afin d’illustrer la dynamique des temps sociaux, j’aborderai l’apogée et le déclin de l’ordre religieux de la monarchie au profit de l’ordre économique de la bourgeoisie.

  • L’apogée et le déclin de l’ordre religieux au profit de l’ordre économique.

Le rapport au temps des sociétés primitives était structuré par le rythme des saisons (printemps, été, automne et hiver). Ce rythme étant cyclique, le temps social dominant était le temps circulaire. Étant donné qu’ils communiaient périodiquement avec les Dieux et les ancêtres, le mode de production dominant des sociétés primitives était de célébrer le retour aux origines. Les valeurs dominantes étaient donc celles qui respectaient les prescriptions des Dieux et des ancêtres. L’appartenance à la catégorie sociale dominante se transmettait à la naissance. Étant capables de rentrer en relation avec les Dieux et les ancêtres, les prêtres et les sorciers en faisaient également partie. En s’inscrivant dans le rythme cyclique des saisons et le retour aux origines, l’organisation sociale de ces sociétés était relativement stable. En remplaçant le temps circulaire par le temps linaire, le Judaïsme a rompu avec le rythme cyclique des sociétés primitives. Étant tourné vers l’avenir, le temps linéaire a inscrit le temps dans la durée. En l’inscrivant dans la durée, le Judaïsme a fait apparaître la question du sens de l’histoire. En s’inscrivant également dans la continuité du Judaïsme, la religion chrétienne adopta également le temps linéaire.

La première phase, qui correspond à l’apogée du règne de l’Église Chrétienne, commence au début du moyen âge. Le temps social dominant étant le temps religieux, les hommes naissaient, vivaient et mourraient dans un monde déiste. En apportant une réponse aux angoissantes questions du sens de la vie et de la mort, la doctrine de l’Église Chrétienne imposait son pouvoir spirituel. À l’apogée de son règne, elle imposait ses valeurs, son mode de production (l’économie du salut) et ses catégories sociales dominants. Le Roi étant le représentant de Dieu sur terre, les membres de l’église et de la monarchie appartenaient à la catégorie sociale dominante. La hiérarchie sociale était donc issue de la position occupée au sein de l’Église (Pape, cardinal, Évêque, Abbés, Prêtre) et de la monarchie (Roi, Duc, Comte, Baron, Marquis, Chevalier).

Étant donné que l’Église Chrétienne détenait le pouvoir temporel, elle avait la responsabilité de donner le temps. Les instruments de son pouvoir temporel étaient la datation de l’histoire, le calendrier et les cloches. En datant l’histoire à partir de la naissance du Christ, l’Église Chrétienne incarnait son pouvoir temporel dans le temps historique. Le rôle des cloches était de structurer le rythme de la société et des activités sociales au quotidien. En sonnant à heures fixes (laudes, prime, tierce, secte, none, vêpres et complies), les cloches donnaient les heures du levé, des prières, du travail, des repas et du coucher. En exerçant une surveillance quotidienne, les cloches rappelaient l’autorité et le pouvoir temporel de l’Église. Le calendrier, qui permettait de planifier les activités politiques et sociales, ainsi que les jours de fêtes religieuses chômées, était également un instrument d’organisation, de contrôle et de stabilité sociale. Au moyen âge, pour asseoir son autorité et manifester son pouvoir temporel, l’Église Chrétienne accordait entre 132 et 142 jours de fêtes chômées à la gloire de Dieu. Les grands propriétaires fonciers et les paysans s’élevaient contre le nombre important de jours chômés qui s’harmonisaient difficilement avec le rythme de la nature et donc, les récoltes. Le pouvoir temporel de Dieu et donc, de l’Église se manifestait concrètement à travers la datation de l’histoire, l’organisation du rythme de la société et les jours chômés.

La seconde phase apparaît au milieu du moyen âge avec l’émergence du temps social du travail. Même si le travail était un commandement biblique « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », il était considéré comme une malédiction. L’un des premiers devoirs du Roi étant d’assurer les subsistances à ses sujets, il avait besoin du travail des paysans et des marchands pour en assurer la production et la distribution. Étant utile au bien commun, le travail commença à bénéficier d’une certaine forme de considération de la part de l’Église. Les subsistances étant vitales, ceux qui souhaitaient s’enrichir avec son commerce risquaient l’excommunication, voire la peine de mort. Tant que le temps social du travail se contentait d’assurer les subsistances, son émergence ne menaçait pas l’autorité de l’Église et de la monarchie.

La troisième phase apparaît, entre le 11e et le 15e siècle. Les mouvements d’urbanisation du 11e et 13siècle ont accéléré le processus de désacralisation du temps et la transformation sociale. Tandis que le rythme des villages était structuré par le temps religieux, celui des villes s’organisait progressivement autour du temps économique. Le développement des cités et de l’activité économique favorisa l’émergence d’une nouvelle classe : la bourgeoisie. Entre le 13e et le 14e siècle, le déclin du pouvoir temporel de l’église se manifesta avec l’apparition de l’horloge. En supplantant la cloche, l’horloge devenait le nouveau donneur de temps des villes. Étant visible, plus précise et régulière, l’horloge était mieux adaptée que la cloche pour réguler le rythme de la vie économique et sociale. En adoptant l’horloge, les villes commençaient à s’affranchir du pouvoir temporel de Dieu et donc, de l’Église. Le rythme des cités étant désormais dicté par l’horloge, le pouvoir temporel de l’Église déclinait au profit des artisans et des marchands.

L’évolution des règles concernant l’usure ou le prêt avec intérêt a profondément influencé les valeurs de la société et accéléré le déclin du pouvoir temporel de l’Église. Pouvant être mesuré par l’horloge et le calendrier, le temps pouvait être quantifié. Étant quantifiable, il pouvait faire l’objet d’échanges et de spéculations. En transformant en argent le temps qui s’écoule entre la date de l’obtention d’un prêt et son remboursement, l’usure a transformé le temps en argent. Sous le pouvoir temporel de l’Église, le temps n’appartenait qu’à Dieu. En transformant le temps en argent, l’usure a fait de l’argent le nouveau Dieu de l’ordre économique naissant. En dépouillant le temps de ses attributs mystiques, la pratique de l’usure accéléra le déclin du pouvoir temporel de l’Église. Tandis que le pouvoir temporel de l’Église s’exprimait à travers la figure de Dieu, celui de l’économie s’exprimera à travers celle de l’argent. Étant donné que les marchands et les banquiers avaient le pouvoir de créer de l’argent à partir du temps, le pouvoir temporel de l’Église déclina au profit de celui de la bourgeoisie.

Malgré le déclin de son pouvoir temporel, l’Église détenait toujours le pouvoir spirituel. En produisant des lois et des valeurs, sa doctrine proposait une conduite de vie qui permettait d’éviter des punitions (excommunication, enfer, etc.) et de recevoir des récompenses après la mort (paradis). En apportant une réponse à l’angoissante question de la vie après la mort, l’économie du salut permettait à l’Église de légitimer son autorité et d’exercer une influence sur les marchands et les banquiers. Ne détenant plus que le pouvoir spirituel, le pouvoir de l’église déclinait, entraînant la monarchie dans sa chute.

La quatrième phase apparaît entre le 16e et le 18e siècle. La renaissance annonça le déclin du temps religieux au profit du temps économique. En voulant retrouver la pureté religieuse, la réforme protestante engendra, malgré elle, un monde matérialiste totalement dominé par le travail et l’argent. En affirmant qu’en vertu d’un décret éternel, Dieu a attribué à chacun une destinée garantie dès la naissance, la prédestination a procuré un socle spirituel qui a profondément influencé la conduite et le sens de la vie des protestants. Selon ces décrets divins, tandis que l’élu sera sauvé et élevé à la gloire éternelle, le réprouvé sera damné pour l’éternité. Étant donné que Dieu ne dévoile pas ses décrets souverains, il était difficile de distinguer un élu d’un réprouvé. Les questions que se posaient les calvinistes étaient donc celles-ci : suis-je un élu ? Comment m’assurer de mon élection ? Selon Calvin, la divine providence a attribué à l’élu une vocation à laquelle il doit se consacrer tout entier. En exerçant sa vocation avec méthode et rationalité, l’élu améliorait sa condition et permettait à la communauté de prospérer. Le prestige social, les considérations et l’estime que lui apportait sa réussite professionnelle et financière étaient les signes de son élection divine. En transformant le travail et l’argent en moyen, but et finalité en soi, l’éthique protestante a remplacé « l’économie du salut » par « le salut par l’économie ». Ce renversement des valeurs provoqua le déclin du pouvoir spirituel que détenait encore l’Église Chrétienne.

La Révolution des Lumières contribua également au déclin du pouvoir spirituel de l’Église. S’appuyant sur la recherche scientifique et des vérités objectives, les philosophes des Lumières remettaient en question les superstitions religieuses et donc, la croyance en Dieu. En faisant la promotion de la propriété, du travail, de l’usure, de la liberté du commerce des grains, les hommes des Lumières ont accéléré le déclin du pouvoir spirituel de l’Église au profit du pouvoir matériel de l’économie. Avec la liberté du commerce des grains, les physiocrates ont transformé le travail agricole et donc, les subsistances en moyen de s’enrichir.

En 1776, Adam Smith démontra que le travail permettait de créer la richesse, le développement économique et donc, le progrès social. Au même titre que l’usure, le travail transforme le temps en argent. En transformant les matières premières (coton, laine, etc.) en produits finis (robes, uniformes, etc.), le temps de travail produit des marchandises qui, lorsqu’elles sont vendues, se transforment en argent. En transformant le temps en argent, le travail contribua également à accélérer le déclin du pouvoir temporel de Dieu au profit de celui de l’argent.

En devenant le nouveau Dieu de la bourgeoisie, l’argent s’est transformé en étalon de la valeur de l’individu. En accumulant toujours plus d’argent, non seulement il prouvait son élection divine, mais en plus, il suscitait l’envie et l’admiration d’autrui. Étant donné qu’ils transforment le temps en argent, le travail et l’usure sont devenus les instruments du pouvoir et de l’autorité de la bourgeoisie. En s’agrégeant entre eux, le temps de l’horloge, du travail, du marchand, de l’usure et de la production se sont constitués en un bloc de temps homogène. Le changement de valeurs et de modes de production dominant provoqué par ce bloc de temps homogène accéléra l’effondrement du pouvoir temporel et spirituel de l’Église et de la monarchie au profit de la bourgeoisie.

Tandis que la noblesse tirait l’essentiel de ses profits de la propriété foncière, la bourgeoisie s’enrichissait avec le travail, la production, le commerce et l’usure. Étant d’essence divine, la légitimité de l’autorité de la monarchie reposait sur le pouvoir temporel et spirituel de l’Église. Ayant perdu le pouvoir temporel, spirituel et économique au profit de la bourgeoisie, la noblesse ne détenait plus que le pouvoir politique et certains privilèges. En effet, la monarchie détenait le pouvoir de voter les lois et de lever les impôts et les nobles avaient le droit d’accéder à des postes prestigieux dans l’administration et aux grades d’officier dans l’armée. Le levier du pouvoir étant désormais le Dieu argent, la lutte pour la conquête du pouvoir politique provoqua de multiples tensions, dont la conclusion fut la Révolution française.

La cinquième et dernière phase est apparue avec la Révolution française de 1789. En permettant au temps économique de l’ordre bourgeois de se substituer au temps religieux de l’ordre monarchique, la Révolution française a permis à la société de se réconcilier avec son temps. La production de « l’économie du salut » a été remplacée par la production du « salut par l’économie ». Sous l’ancien régime, quel que soit le montant de sa fortune, en fonction de sa naissance, un homme était noble ou roturier. Tous les hommes étant désormais libres et égaux en droit, ce n’était plus la naissance, mais la capacité à faire fructifier sa fortune qui devenait les nouveaux étalons de la valeur d’un individu. Le travail, l’argent et la propriété étant les valeurs dominantes, la légitimité de l’autorité d’un individu et sa place dans la hiérarchie sociale étaient déterminées par sa fortune et sa position occupée dans la division sociale du travail. En devenant la condition naturelle de l’existence de l’homme, le travail est devenu la religion des temps modernes. Étant toutes deux issues du travail, la classe bourgeoise et la classe ouvrière incarnaient les nouvelles catégories sociales de l’ordre économique.

Comme la bourgeoisie détenait le pouvoir temporel, spirituel, économique et politique, c’est à elle que revenait la responsabilité de voter les lois, d’organiser le rythme de la société et de maintenir l’ordre social. En prenant en main les institutions de l’État, la bourgeoisie organisa la société autour du travail. Afin d’établir son autorité, le parlement vota la « loi le Chapelier », supprima les corporations ainsi que les jours de fêtes religieuses qui étaient propices à l’oisiveté, aux désordres et aux émeutes. Non seulement, le travail dans les manufactures permettait de créer de la richesse, mais en plus, il était un moyen de contrôler et de surveiller la classe ouvrière, de légitimer les hiérarchies sociales et de maintenir l’ordre économique. Afin de renforcer son pouvoir temporel, elle abrogea également la loi sur la prohibition de l’usure qui autorisa le prêt avec intérêt[11].

Les travaux de Roger Sue mettent en évidence que le temps social dominant détermine les valeurs, le mode de production et la catégorie sociale dominante. La dynamique des temps sociaux fait également apparaître que l’émergence de nouveaux temps sociaux provoque le déclin des dominants au profit des émergents. En m’appuyant sur cette dynamique, il est donc possible d’appréhender les mutations sociétales actuelles et de tenter d’éclairer le passé et l’avenir.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– Les enjeux du temps libre et de l’emploi du temps

–  Les enjeux du temps et du rapport à la temporalité

– L’apogée et le déclin du temps religieux en faveur du temps économique

–  La réduction du temps de travail : un choix de société !

[1] Gorz André, Métamorphoses du travail : critique de la raison économique, Paris, Galilée, 1988, page 20

[2] Insee, 6.209 Emploi intérieur total par branche en nombre d’équivalents temps plein, comptes nationaux, base 2010.

[3] Dejours Christophe, Souffrance en France : banalisation de l’injustice sociale, Paris, Ed du Seuil, 1998.

[4] La pathologie du présent caractérise le comportement quotidien d’un individu qui vit ses actes au temps présent, sans se référer à son passé et se soucier des conséquences de ses actes pour le futur. L’existence du sujet se ramenant au seul moment présent, l’immédiateté du temps englobe toute sa conscience. Ne pouvant se projeter dans l’avenir, sa vie n’a plus de sens. Comme il ne peut différer ses actions, elles doivent être réalisées « tout-de-suite ». Son existence quotidienne étant enfermée dans le moment présent, le sujet est confronté au vide et à l’angoisse existentielle. Pour fuir l’angoisse, il peut s’étourdir dans l’activisme, la consommation compulsive ou diverses activités addictes. Elle peut aboutir à une dépression dont l’origine est à la fois liée au refoulement du passé, au désespoir face à l’avenir et au rejet du présent que l’individu ne contrôle plus. La pathologie du passé concerne les formes de mélancolie résultant de la permanence d’un état de conscience attaché au passé. Étant exclusivement confronté à des souvenirs et expériences passées, le sujet se trouve dans l’impossibilité de vivre au présent et de se projeter dans l’avenir. Par exemple, le péché originel qui doit être perpétuellement racheté illustre ce symptôme. La pathologie du futur correspond à l’attitude de celui qui rejette plus ou moins consciemment son passé et son présent pour trouver le sens de son existence uniquement dans un futur désiré et idéalisé. Cette pathologie s’apparente aux utopies de certaines croyances idéologiques (ascension hiérarchique = réalisation de soi).

[5] Insee, enquêtes Emploi 2003-2011, Temps partiel selon le sexe et la durée du temps partiel en 2012.

[6] Baumann François, Burn out : quand le travail rend malade, Paris, Josette Lyon, 2006.

[7] Sue Roger, Temps et ordre social, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, page 29. Par temps sociaux, j’entends les grandes catégories ou blocs de temps qu’une société se donne et se représente pour désigner, articuler, rythmer et coordonner les principales activités sociales auxquelles elle accorde une importance particulière. Ces grands temps sociaux ou blocs de temps se décomposent généralement aujourd’hui en temps de travail, temps de l’éducation, temps familial, temps libre. On peut bien sûr trouver des énumérations légèrement différentes. L’important est de retenir qu’il s’agit de temps de grande amplitude, ou temps macrosociaux qui déterminent les rythmes prépondérants dans une société donnée en distinguant les formes majeures de l’activité sociale.

[8] Ibid, page 126

[9] Le mode de production correspond à la somme de toutes les actions qui contribuent à produire la société.

[10] Sue Roger, Op Cite, page 137.

[11] Gilles Duteil, Delphine Thomas-Taillandier (consulté le samedi 9 avril 2016), Usure, [En ligne]. Adresse URL : https://www.cercle-k2.fr/files/Usure-2015.pdf, page 2