L’apogée et le déclin du temps religieux au profit du temps économique

Le rapport au temps des sociétés primitives était structuré par le rythme des saisons (printemps, été, automne et hiver). Ce rythme étant cyclique, le temps social dominant était le temps circulaire. Étant donné qu’ils communiaient périodiquement avec les Dieux et les ancêtres, le mode de production dominant des sociétés primitives était de célébrer le retour aux origines. Les valeurs dominantes étaient donc celles qui respectaient les prescriptions des Dieux et des ancêtres. L’appartenance à la catégorie sociale dominante se transmettait à la naissance. Étant capables de rentrer en relation avec les Dieux et les ancêtres, les prêtres et les sorciers en faisaient également partie. En s’inscrivant dans le rythme cyclique des saisons et le retour aux origines, l’organisation sociale de ces sociétés était relativement stable. En remplaçant le temps circulaire par le temps linaire, le Judaïsme a rompu avec le rythme cyclique des sociétés primitives. Étant tourné vers l’avenir, le temps linéaire a inscrit le temps dans la durée. En l’inscrivant dans la durée, le Judaïsme a fait apparaître la question du sens de l’histoire. En s’inscrivant également dans la continuité du Judaïsme, la religion chrétienne adopta également le temps linéaire.

  • La première phase : L’apogée du règne de l’Église Chrétienne.

La première phase, qui correspond à l’apogée du règne de l’Église Chrétienne, commence au début du moyen âge. Le temps social dominant étant le temps religieux, les hommes naissaient, vivaient et mourraient dans un monde déiste. En apportant une réponse aux angoissantes questions du sens de la vie et de la mort, la doctrine de l’Église Chrétienne imposait son pouvoir spirituel. À l’apogée de son règne, elle imposait ses valeurs, son mode de production (l’économie du salut) et ses catégories sociales dominants. Le Roi étant le représentant de Dieu sur terre, les membres de l’église et de la monarchie appartenaient à la catégorie sociale dominante. La hiérarchie sociale était donc issue de la position occupée au sein de l’Église (Pape, cardinal, Évêque, Abbés, Prêtre) et de la monarchie (Roi, Duc, Comte, Baron, Marquis, Chevalier).

Étant donné que l’Église Chrétienne détenait le pouvoir temporel, elle avait la responsabilité de donner le temps. Les instruments de son pouvoir temporel étaient la datation de l’histoire, le calendrier et les cloches. En datant l’histoire à partir de la naissance du Christ, l’Église Chrétienne incarnait son pouvoir temporel dans le temps historique. Le rôle des cloches était de structurer le rythme de la société et des activités sociales au quotidien. En sonnant à heures fixes (laudes, prime, tierce, secte, none, vêpres et complies), les cloches donnaient les heures du levé, des prières, du travail, des repas et du coucher. En exerçant une surveillance quotidienne, les cloches rappelaient l’autorité et le pouvoir temporel de l’Église. Le calendrier, qui permettait de planifier les activités politiques et sociales, ainsi que les jours de fêtes religieuses chômées, était également un instrument d’organisation, de contrôle et de stabilité sociale. Au moyen âge, pour asseoir son autorité et manifester son pouvoir temporel, l’Église Chrétienne accordait entre 132 et 142 jours de fêtes chômées à la gloire de Dieu. Les grands propriétaires fonciers et les paysans s’élevaient contre le nombre important de jours chômés qui s’harmonisaient difficilement avec le rythme de la nature et donc, les récoltes. Le pouvoir temporel de Dieu et donc, de l’Église se manifestait concrètement à travers la datation de l’histoire, l’organisation du rythme de la société et les jours chômés.

  • La seconde phase : L’émergence du temps social du travail.

La seconde phase apparaît au milieu du moyen âge avec l’émergence du temps social du travail. Même si le travail était un commandement biblique « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », il était considéré comme une malédiction. L’un des premiers devoirs du Roi étant d’assurer les subsistances à ses sujets, il avait besoin du travail des paysans et des marchands pour en assurer la production et la distribution. Étant utile au bien commun, le travail commença à bénéficier d’une certaine forme de considération de la part de l’Église. Les subsistances étant vitales, ceux qui souhaitaient s’enrichir avec son commerce risquaient l’excommunication, voire la peine de mort. Tant que le temps social du travail se contentait d’assurer les subsistances, son émergence ne menaçait pas l’autorité de l’Église et de la monarchie.

  • La troisième phase : L’opposition du temps religieux au temps des marchands

La troisième phase apparaît, entre le 11e et le 15e siècle. Les mouvements d’urbanisation du 11e et 13siècle ont accéléré le processus de désacralisation du temps et la transformation sociale. Tandis que le rythme des villages était structuré par le temps religieux, celui des villes s’organisait progressivement autour du temps économique. Le développement des cités et de l’activité économique favorisa l’émergence d’une nouvelle classe : la bourgeoisie. Entre le 13e et le 14e siècle, le déclin du pouvoir temporel de l’église se manifesta avec l’apparition de l’horloge. En supplantant la cloche, l’horloge devenait le nouveau donneur de temps des villes. Étant visible, plus précise et régulière, l’horloge était mieux adaptée que la cloche pour réguler le rythme de la vie économique et sociale. En adoptant l’horloge, les villes commençaient à s’affranchir du pouvoir temporel de Dieu et donc, de l’Église. Le rythme des cités étant désormais dicté par l’horloge, le pouvoir temporel de l’Église déclinait au profit des artisans et des marchands.

L’évolution des règles concernant l’usure ou le prêt avec intérêt a profondément influencé les valeurs de la société et accéléré le déclin du pouvoir temporel de l’Église. Pouvant être mesuré par l’horloge et le calendrier, le temps pouvait être quantifié. Étant quantifiable, il pouvait faire l’objet d’échanges et de spéculations. En transformant en argent le temps qui s’écoule entre la date de l’obtention d’un prêt et son remboursement, l’usure a transformé le temps en argent. Sous le pouvoir temporel de l’Église, le temps n’appartenait qu’à Dieu. En transformant le temps en argent, l’usure a fait de l’argent le nouveau Dieu de l’ordre économique naissant. En dépouillant le temps de ses attributs mystiques, la pratique de l’usure accéléra le déclin du pouvoir temporel de l’Église. Tandis que le pouvoir temporel de l’Église s’exprimait à travers la figure de Dieu, celui de l’économie s’exprimera à travers celle de l’argent. Étant donné que les marchands et les banquiers avaient le pouvoir de créer de l’argent à partir du temps, le pouvoir temporel de l’Église déclina au profit de celui de la bourgeoisie.

Malgré le déclin de son pouvoir temporel, l’Église détenait toujours le pouvoir spirituel. En produisant des lois et des valeurs, sa doctrine proposait une conduite de vie qui permettait d’éviter des punitions (excommunication, enfer, etc.) et de recevoir des récompenses après la mort (paradis). En apportant une réponse à l’angoissante question de la vie après la mort, l’économie du salut permettait à l’Église de légitimer son autorité et d’exercer une influence sur les marchands et les banquiers. Ne détenant plus que le pouvoir spirituel, le pouvoir de l’église déclinait, entraînant la monarchie dans sa chute.

  • La quatrième phase : Le déclin du temps religieux au profit du temps économique.

La quatrième phase apparaît entre le 16e et le 18e siècle. La renaissance annonça le déclin du temps religieux au profit du temps économique. En voulant retrouver la pureté religieuse, la réforme protestante engendra, malgré elle, un monde matérialiste totalement dominé par le travail et l’argent. En affirmant qu’en vertu d’un décret éternel, Dieu a attribué à chacun une destinée garantie dès la naissance, la prédestination a procuré un socle spirituel qui a profondément influencé la conduite et le sens de la vie des protestants. Selon ces décrets divins, tandis que l’élu sera sauvé et élevé à la gloire éternelle, le réprouvé sera damné pour l’éternité. Étant donné que Dieu ne dévoile pas ses décrets souverains, il était difficile de distinguer un élu d’un réprouvé. Les questions que se posaient les calvinistes étaient donc celles-ci : suis-je un élu ? Comment m’assurer de mon élection ? Selon Calvin, la divine providence a attribué à l’élu une vocation à laquelle il doit se consacrer tout entier. En exerçant sa vocation avec méthode et rationalité, l’élu améliorait sa condition et permettait à la communauté de prospérer. Le prestige social, les considérations et l’estime que lui apportait sa réussite professionnelle et financière étaient les signes de son élection divine. En transformant le travail et l’argent en moyen, but et finalité en soi, l’éthique protestante a remplacé « l’économie du salut » par « le salut par l’économie ». Ce renversement des valeurs provoqua le déclin du pouvoir spirituel que détenait encore l’Église Chrétienne.

La Révolution des Lumières contribua également au déclin du pouvoir spirituel de l’Église. S’appuyant sur la recherche scientifique et des vérités objectives, les philosophes des Lumières remettaient en question les superstitions religieuses et donc, la croyance en Dieu. En faisant la promotion de la propriété, du travail, de l’usure, de la liberté du commerce des grains, les hommes des Lumières ont accéléré le déclin du pouvoir spirituel de l’Église au profit du pouvoir matériel de l’économie. Avec la liberté du commerce des grains, les physiocrates ont transformé le travail agricole et donc, les subsistances en moyen de s’enrichir.

En 1776, Adam Smith démontra que le travail permettait de créer la richesse, le développement économique et donc, le progrès social. Au même titre que l’usure, le travail transforme le temps en argent. En transformant les matières premières (coton, laine, etc.) en produits finis (robes, uniformes, etc.), le temps de travail produit des marchandises qui, lorsqu’elles sont vendues, se transforment en argent. En transformant le temps en argent, le travail contribua également à accélérer le déclin du pouvoir temporel de Dieu au profit de celui de l’argent.

En devenant le nouveau Dieu de la bourgeoisie, l’argent s’est transformé en étalon de la valeur de l’individu. En accumulant toujours plus d’argent, non seulement il prouvait son élection divine, mais en plus, il suscitait l’envie et l’admiration d’autrui. Étant donné qu’ils transforment le temps en argent, le travail et l’usure sont devenus les instruments du pouvoir et de l’autorité de la bourgeoisie. En s’agrégeant entre eux, le temps de l’horloge, du travail, du marchand, de l’usure et de la production se sont constitués en un bloc de temps homogène. Le changement de valeurs et de modes de production dominant provoqué par ce bloc de temps homogène accéléra l’effondrement du pouvoir temporel et spirituel de l’Église et de la monarchie au profit de la bourgeoisie.

Tandis que la noblesse tirait l’essentiel de ses profits de la propriété foncière, la bourgeoisie s’enrichissait avec le travail, la production, le commerce et l’usure. Étant d’essence divine, la légitimité de l’autorité de la monarchie reposait sur le pouvoir temporel et spirituel de l’Église. Ayant perdu le pouvoir temporel, spirituel et économique au profit de la bourgeoisie, la noblesse ne détenait plus que le pouvoir politique et certains privilèges. En effet, la monarchie détenait le pouvoir de voter les lois et de lever les impôts et les nobles avaient le droit d’accéder à des postes prestigieux dans l’administration et aux grades d’officier dans l’armée. Le levier du pouvoir étant désormais le Dieu argent, la lutte pour la conquête du pouvoir politique provoqua de multiples tensions, dont la conclusion fut la Révolution française.

  • La cinquième phase : La révolution Française de 1789.

La cinquième et dernière phase est apparue avec la Révolution française de 1789. En permettant au temps économique de l’ordre bourgeois de se substituer au temps religieux de l’ordre monarchique, la Révolution française a permis à la société de se réconcilier avec son temps. La production de « l’économie du salut » a été remplacée par la production du « salut par l’économie ». Sous l’ancien régime, quel que soit le montant de sa fortune, en fonction de sa naissance, un homme était noble ou roturier. Tous les hommes étant désormais libres et égaux en droit, ce n’était plus la naissance, mais la capacité à faire fructifier sa fortune qui devenait les nouveaux étalons de la valeur d’un individu. Le travail, l’argent et la propriété étant les valeurs dominantes, la légitimité de l’autorité d’un individu et sa place dans la hiérarchie sociale étaient déterminées par sa fortune et sa position occupée dans la division sociale du travail. En devenant la condition naturelle de l’existence de l’homme, le travail est devenu la religion des temps modernes. Étant toutes deux issues du travail, la classe bourgeoise et la classe ouvrière incarnaient les nouvelles catégories sociales de l’ordre économique.

Comme la bourgeoisie détenait le pouvoir temporel, spirituel, économique et politique, c’est à elle que revenait la responsabilité de voter les lois, d’organiser le rythme de la société et de maintenir l’ordre social. En prenant en main les institutions de l’État, la bourgeoisie organisa la société autour du travail. Afin d’établir son autorité, le parlement vota la « loi le Chapelier », supprima les corporations ainsi que les jours de fêtes religieuses qui étaient propices à l’oisiveté, aux désordres et aux émeutes. Non seulement, le travail dans les manufactures permettait de créer de la richesse, mais en plus, il était un moyen de contrôler et de surveiller la classe ouvrière, de légitimer les hiérarchies sociales et de maintenir l’ordre économique. Afin de renforcer son pouvoir temporel, elle abrogea également la loi sur la prohibition de l’usure qui autorisa le prêt avec intérêt[11].

Les travaux de Roger Sue mettent en évidence que le temps social dominant détermine les valeurs, le mode de production et la catégorie sociale dominante. La dynamique des temps sociaux fait également apparaître que l’émergence de nouveaux temps sociaux provoque le déclin des dominants au profit des émergents. En m’appuyant sur cette dynamique, il est donc possible d’appréhender les mutations sociétales actuelles et de tenter d’éclairer le passé et l’avenir.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– Les enjeux du temps libre et de l’emploi du temps

–  Les enjeux du temps et du rapport à la temporalité

–  La réduction du temps de travail : un choix de société !

 

[11] Gilles Duteil, Delphine Thomas-Taillandier (consulté le samedi 9 avril 2016), Usure, [En ligne]. Adresse URL : https://www.cercle-k2.fr/files/Usure-2015.pdf, page 2