Réguler les prix de l’alimentation

Avant de proposer des solutions pour réduire de 29,8 % les dépenses allouées à l’alimentation, il est nécessaire de commencer par étudier les causes de son augmentation. Le graphique ci-dessous compare l’évolution des dépenses moyennes mensuelles par habitant allouées à l’alimentation avec la part du budget et du SMIC net mensuel consacré à ces dépenses de 1959 à 2013.

Part du budget du SMIC allouée à l’alimentation de 1959 à 2013

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-Source : identiques au graphique « Part du budget et du SMIC alloué à l’alimentation et au logement de 1959 à 2013 :».

  • L’évolution des prix de l’alimentation de 1959 à 2013.

De 1959 à 2013, tandis que les dépenses allouées à l’alimentation passaient de 11,2 € à 193 €, la part du budget consacrée à ces dépenses passait de 25,7 % à 13,3 % et celle du SMIC de 28,7 % à 17,3 %. Tandis que les dépenses allouées à l’alimentation augmentaient de 1 623 %, la part du budget et du SMIC consacrée à ces dépenses baissait respectivement de 12,4 points et de 11,4 points. En étudiant l’évolution de la part du budget et du SMIC alloués à l’alimentation, il est possible d’identifier les causes des hausses.

De 1959 à 1967, tandis que les dépenses allouées à l’alimentation diminuaient de 54,6 %, la part du budget baissait de 4,1 points. Malgré cette baisse, comme le taux horaire du SMIG[1] avait seulement augmenté de 36,5 %, la part du SMIG avait augmenté de 4,6 points. Le SMIG ayant augmenté moins vite que les prix, cet écart a provoqué une hausse de la part du SMIG. L’importance de cet écart explique la revalorisation du SMIG de 35 % obtenu lors des accords de Grenelle de mai 68 et son remplacement par le SMIC[2] le 2 janvier 1970.

De 1970 à 1983, tandis que les dépenses allouées à l’alimentation augmentaient de 299 %, la part du budget et du SMIC diminuaient respectivement de 3,9 et de 8,2 points. La baisse du budget étant moins élevée que celle du SMIC, elle a permis la hausse du pouvoir d’achat. Cette hausse a permis d’augmenter la part du budget consacrée au logement, aux transports et aux loisirs. La baisse de la part du budget et du SMIC peut être attribuée à l’Ordonnance n°45-1483 du 30 juin 1945 relative aux prix et à la hausse du SMIC. À cause de l’ordonnance de 1945, les prix étaient fixés par des arrêtés ministériels. Les industriels et les commerçants n’avaient donc pas le droit de fixer librement leurs prix et leurs marges. L’augmentation du SMIC de 529 % peut être en partie attribuée à la hausse de l’inflation qui a fluctué entre 6 et 12 %. L’indice des prix à la consommation est calculé à partir d’une variété de plus de 1 000 familles de produits regroupés au sein de 161 groupes de produits. La part du budget allouée à l’alimentation ayant baissé, ce n’est pas la hausse des prix des produits alimentaires qui a provoqué l’inflation et donc, la hausse du SMIC.

De 1983 à 1990, tandis que les dépenses augmentaient de 43 %, la part du budget diminuait de 1,1 point et celle du SMIC augmentait de 1,3 point. Les dépenses ayant augmenté, la hausse de la part du SMIC peut être attribuée à la stagnation des salaires et à la hausse des prix. Le SMIC ayant augmenté de 32,9 %, il n’a pas permis de compenser la hausse des dépenses. La hausse des prix des produits alimentaires a été provoquée par la mise en œuvre de l’Ordonnance n°86-1243 du 1er décembre 1986 relative à la liberté des prix et de la concurrence. L’ordonnance de 1945 ayant été abrogée, les prix n’étaient plus fixés par arrêtés ministériels, mais par la loi du marché dite de « l’offre et de la demande ». Étant donné que l’offre de produits alimentaires était abondante et que le taux d’inflation était passé de 9 % à moins de 4 %, en fonction de la loi du marché, les prix auraient dû baisser. Or, cela n’a pas été le cas. Les prix n’étant plus régulés, la hausse des prix des produits alimentaires a été plus élevée que celle des autres biens et services qui contribuent au calcul de l’indice des prix à la consommation.

De 1990 à 2000, tandis que les dépenses augmentaient de 143 %, la part du budget et du SMIC diminuait de 1,3 et de 1,8 point. La baisse de la part du SMIC étant inférieur à celle du budget de 0,5point, c’est la hausse de 31,5 % du SMIC qui a provoqué sa diminution. Étant donné que l’inflation fluctuait autour de 2 % et que la part du budget alloué à l’alimentation a diminué, ce n’est pas l’augmentation des prix des produits alimentaires qui a provoqué la hausse de l’indice des prix, mais l’augmentation des prix des autres biens et services.

De 2000 à 2003, tandis que les dépenses augmentaient de 11,4 %, la part du budget et du SMIC augmentait de 0,3 et de 2 points. La hausse de la part du SMIC est due, d’une part, à l’augmentation des prix consécutive au passage à l’euro (mis en œuvre le 1er janvier 2002), et, d’autre part, à la baisse du montant du SMIC consécutive au passage au 35 heures (mis en œuvre en 2001). Le taux horaire n’ayant pas suivi la baisse du temps de travail, le montant du SMIC net mensuel de 2003 a baissé de 0,6 % par rapport à 2000. En provoquant une hausse de la part du SMIC, le passage aux 35 heures et à l’euro a provoqué une baisse du pouvoir d’achat des ménages.

De 2003 à 2013, tandis que les dépenses allouées à l’alimentation augmentaient de 21,3 %, la part du budget et du SMIC baissait de 0,2 et de 1,5 point. Le SMIC ayant augmentait de 31,8 %, ce n’est pas la baisse des prix, mais la hausse des salaires qui a provoqué la baisse de la part du SMIC. Le taux d’inflation étant inférieure ou égal à 2 %, les économistes affirment que le passage à l’euro n’a pas provoqué de hausses des prix. Étant donné que l’indice des prix à la consommation est calculé à partir d’une variété de 161 groupes de produits, la baisse des prix d’autres groupes de biens et de services a compensé la hausse des prix des produits du groupe alimentaire. Le tableau ci-dessous compare les prix de produits de consommation courante entre 2000 et 2010.

Comparaison des prix de produits de consommation courante[3]

Comparatif prix euro et franc

De 2000 à 2010, les six œufs ont augmenté de 60,3 %, la baguette de 75 %, un litre de lait de 59,7 %, 2,5  kg de pommes de terre de 96,3 % et pour finir, la laitue a subi une hausse vertigineuse de 206 %. Tandis qu’en 2000, le prix d’un Parisien (sandwich) était à 10 francs (1,52 €), en 2013 le prix de ce même sandwich était à 4,5 € (30 francs), soit une hausse de 195 %. Avant le passage à l’euro, personne n’aurait accepté de payer un sandwich 30 francs. Ce qui est vrai pour le sandwich, l’est également pour de nombreux produits de consommation courante, tels que le café pris en terrasse, le litre d’essence, les fruits et les légumes, etc.

Même si le passage à l’euro apparaît comme le principal responsable de la hausse des prix des produits alimentaires, il masque le véritable coupable. Même si les prix étaient libres depuis 1986, les commerçants ne pouvaient pas se permettre de les augmenter trop brutalement sans que cela soit visible et produise des « émeutes ». En brouillant les repères dans l’esprit des consommateurs, le passage à l’euro a masqué la dérégulation des prix. Onze ans après, à cause du brouillage des repères, un sandwich à 4,5 € semble normal. Si l’ordonnance de 1945 n’avait pas été abrogée, malgré le passage à l’euro, les commerçants n’auraient pas eu le droit de fixer leurs prix librement. Ce n’est donc pas le passage à l’euro, mais la dérégulation autorisée par l’ordonnance de 1986 qui est responsable de la hausse des prix des produits alimentaires.

En dérégulant et en élargissant l’offre marchande, il a également été possible d’augmenter les prix sans provoquer la hausse de l’indice des prix. Au lieu de proposer un seul produit de qualité à un prix raisonnable, les producteurs et les distributeurs ont élargi la profondeur de l’offre de produits alimentaires. L’offre se décline sur une échelle de prix qui va du plus bas au plus élevé : les premiers prix à la qualité douteuse, les produits distributeurs (carrefour, Auchan, etc.) au prix et à la qualité moyenne, les produits de marque à prix élevé qui se disent de qualité, les produits de marque labellisés (label rouge, critères qualité certifiés, etc.) dont la « qualité » et les prix sont élevés et les produits bio. En fonction de son revenu et de l’importance qu’il accorde à la qualité des produits et donc, à sa santé, le consommateur aura, le choix entre une fourchette de prix qui varient du simple au triple (4 tranches de jambon cuit : 1er prix 1,35 € et le Bio Fleury Michon 4,59 €). L’indice des prix n’étant pas capable de prendre en compte toute la fourchette de prix d’une gamme de produits, la profondeur de l’offre permet de masquer la hausse des prix. Ce qui est vrai pour les produits alimentaires l’est également pour les vêtements et l’ensemble des biens et services marchands.

  • Comment réguler les prix de l’alimentation ?

Étant donné que se nourrir est un besoin vital et qu’un individu isolé n’a pas les moyens d’influencer les prix, l’État devra intervenir. Afin de diminuer de 29,8 % les dépenses allouées à l’alimentation, il n’est donc pas nécessaire de revenir au Franc, mais de réguler à nouveau les prix. Pour atteindre cet objectif, le gouvernement devra commencer par abroger l’ordonnance de 1986. En s’inspirant de l’ordonnance de 1945, il devra ensuite proposer une nouvelle « loi du Maximum ». Cette loi permettra de limiter le taux de marge commercial à 5 % du coût de production unitaire, de fixer les prix par arrêtés ministériels et de contrôler la qualité et les prix. En fixant et en contrôlant les prix, l’État aura à nouveau une emprise sur l’économie.

Marge 5 prix vente

Pour que les services de l’État aient les moyens de remplir leurs missions, les entreprises devront communiquer les documents relatifs à leur activité : la justification des prix pratiqués, les éléments qui composent le prix et le coût analytiques des biens et services. Les infractions à la législation sur les prix et la qualité seront sanctionnées par des amendes. La « loi du Maximum » s’appliquera à tous les biens et services destinés à assurer les subsistances et un minimum de conforts matériels (produits alimentaires frais et transformés, logement, loyer, factures d’eau, de gaz et d’électricité, transport en commun, santé, etc.). Il est important de préciser que cette loi ne s’appliquera pas aux biens et aux services ostentatoires (iPhone, voiture, montre, jet privé, yacht, voyages, etc.) Au nom de la « liberté », ces prix seront soumis à la loi de « l’offre et de la demande », ainsi qu’à une « TVA ostentatoire ».

Afin de baisser les prix de vente, il est également nécessaire de voter une loi interdisant les marges arrière de la grande distribution[4]. Selon l’Illec (l’institut d’études et de liaison des industries de consommation), de 1997 à 2009, les marges arrière, qui peuvent varier en fonction des produits et des enseignes, sont passées de 22 à 35 % du prix de gros net. Ces marges arrière comprennent de multiples dispositifs : les remises sur la quantité, les remises annuelles, les frais de référencement, la gratuité des premières livraisons, la location d’espace (linéaires, têtes de gondoles et avancées de caisses), des frais de publicité et de balisage promotionnel, la rémunération du personnel (démonstration, employés libres services, etc.). Pour les financer, les entreprises sont obligées de baisser leurs charges salariales (salaires et charges sociales), de se restructurer et, si cela ne suffit pas, de délocaliser dans des pays qui pratiquent le dumping social (Chine, Bangladesh, Roumanie, etc.). Ces marges arrière permettent aux enseignes de la grande distribution d’augmenter leurs marges bénéficiaires au détriment de la compétitivité des PME et des PMI françaises, des agriculteurs, de la croissance du PIB et de la création d’emplois.

En fixant la « loi du Maximum », en limitant la marge commerciale à 5 % et en interdisant les marges arrière, il sera possible de réduire les dépenses de 29,8 % et donc, d’augmenter le pouvoir d’achat de ceux qui percevront un revenu de 1 040 € par mois. Après avoir proposé des solutions pour réduire le budget de l’alimentation, il est nécessaire d’en proposer pour celles du logement.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– Réguler les prix de l’immobilier et des loyers

– Historique de la régulation et de la dérégulation des prix

 

[1] SMIG : Le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti Le SMIG, qui était indexé sur les prix, a été appliqué en France de 1950 à 1970. Le taux horaire du SMIG permettait à tous les salariés de percevoir un salaire minimum. Aucun salarié ne pouvait être rémunéré en dessous du SMIG.

[2] SMIC : Le Salaire Minimum de Croissance est indexé sur l’indice des prix à la consommation et donc sur l’inflation.

[3] Chevalier Jean-Michel, Eric Galliano, Alain Maestracci, Jean-Charles Pierson et Jean-François Roubaud, « Franc-Euro : notre enquête », Nice-Matin, lundi 27 décembre 2010, page 2 à 5.

[4] Jacquiau Christian, Les Coulisses de la grande distribution, Paris, Albin Michel, 2000.