Disposer de 4 jours de temps libre : Le choix du mode être.

Depuis le milieu des années 70, la réduction de la durée légale du temps de travail est trop souvent associée à la lutte contre le chômage. Comme le fait remarquer John Maynard Keynes, cette vision restrictive nous empêche de percevoir que la réduction du temps de travail n’est pas un choix économique, mais un choix de société. « Si au lieu de considérer l’avenir, nous considérons le passé, nous nous apercevons que le problème économique, la lutte pour sa subsistance a toujours été jusqu’à présent le problème le plus absorbant de la race humaine, non seulement de la race humaine, mais de toute l’espèce biologique, qu’il s’agisse des formes de vie les plus primitives. Et la nature nous a expressément façonnés de telle sorte que nos impulsions et nos instincts les plus profonds, se trouvent tournés vers la solution des problèmes économiques. Le problème économique résolu, l’humanité sera dépourvue de son but traditionnel. Sera-ce un avantage ? Si l’on conserve un peu de foi dans les valeurs véritables de la vie, cette perspective du moins laisse entrevoir certains avantages. Pourtant je songe avec terreur au réajustement de ses habitudes et de ses instincts que devra effectuer l’homme moyen, alors qu’il faudra qu’il se débarrasse en quelques décades de ce qui lui fut inculqué au cours de générations multiples. »[1]

En mettant en évidence que la réduction du temps de travail pose le problème de la finalité et du sens de la vie, Keynes nous invite à questionner l’usage du temps libre et donc, de la liberté. Étant attachés et aliénés à leurs activités professionnelles, de nombreux chefs d’entreprises, entrepreneurs, professions libérales, agriculteurs, artisans, commerçants, cadres et salariés, auront beaucoup de difficulté à envisager leurs existences en dehors de l’entreprise. Au-delà du fait qu’ils préfèrent travailler que d’être au chômage, des études font apparaître, qu’avoir un emploi est la condition du bonheur[2] et de l’émancipation[3]. En lisant ces études, il apparaît que ce n’est pas forcément les missions, les fonctions ou les tâches, souvent répétitives et routinières, mais les conditions d’exercices liées à l’activité professionnelle qui rendent le travail désirable.

En effet, l’activité professionnelle ne procure pas qu’un revenu. Elle procure également les moyens de se socialiser, de nourrir l’estime de soi et de donner un sens à la vie. En prescrivant au salarié des objectifs à atteindre chaque jour, chaque mois ou chaque année, l’entreprise structure le rythme de sa vie. Cet emploi du temps lui évite de s’ennuyer, de se confronter au vide de son existence et de se poser trop de questions sur le sens de sa vie. Étant donné que l’activité professionnelle qu’il pratique au quotidien lui confère un statut social et une identité, il en est dépendant pour exister socialement. Ayant l’illusion qu’il est dépositaire du prestige et de l’autorité que la société confère à son statut, l’entrepreneur et le cadre s’en approprient les qualités pour nourrir l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes. La réussite professionnelle permet à l’entrepreneur ou au cadre de prouver sa valeur, son courage et sa force de caractère au regard de ses paires, de sa famille, de ses amis et de la personne dont il souhaite être aimé. Comme ils travaillent plus de 50 heures par semaine, ils ont beaucoup de difficultés à construire un équilibre de vie harmonieux entre leur vie professionnelle, familiale et personnelle. Dans la plupart des cas, ils sacrifient leur vie familiale et privée au profit de « leur carrière ». En devenant le pilier central de l’existence, l’activité professionnelle est devenue la drogue dure des cadres et des entrepreneurs. Pour les motiver à se désaliéner, non seulement, il est indispensable de leur donner les moyens de satisfaire autrement tout ce que l’activité professionnelle leur procure, mais surtout, qu’ils perçoivent la perspective d’une vie meilleure après le sevrage.

Le temps libre sera donc désirable, si les activités pratiquées durant ces 4 jours permettent de structurer le rythme de l’existence, de procurer du plaisir, de se socialiser, de nourrir l’estime de soi, de s’accomplir et de donner un sens à la vie. Pour qu’elle structure le rythme de la vie, la pratique de ces activités devra être planifiée à heures fixes dans un espace déterminé. En permettant la participation à la vie sociale et associative, la pratique de ces activités devra favoriser la socialisation. Pour que le groupe ait une raison d’être, ces activités devront s’organiser autour d’un projet ou d’un objectif à atteindre en commun. Pour que l’individu puisse nourrir l’estime qu’il a de lui, cette activité devra lui donner les moyens d’affirmer sa réussite, de se distinguer des autres et d’éprouver le sentiment d’être utile. Pour qu’il puisse s’épanouir, ces activités devront lui permettre d’être autonome, de développer des compétences, d’exprimer sa créativité et de s’engager dans un projet qui répond à ses aspirations.

Ces 4 jours de temps libre invitent également à cultiver un nouvel art de vivre et à proposer une nouvelle finalité à l’existence individuelle et collective. La vie se structure autour de quatre grands principes : assurer les subsistances, s’adapter à l’environnement, se développer pour évoluer vers un état toujours plus complexe et s’accomplir. La croissance de la complexité s’exprime à travers l’évolution des espèces, des techniques, du langage, de l’art, de l’écriture, des formes d’organisations sociales, etc. L’anthropologie fait apparaître l’existence d’un lien étroit entre le temps libre conquis sur la nécessité et l’évolution des civilisations. En se libérant de la contrainte de travailler pour la nécessité ou en la déléguant à des esclaves, des salariés, des machines ou des robots, des hommes ont pu consacrer leurs temps libres à pratiquer des activités toujours plus complexes : les peintures de la grotte de Lascaux, l’art de la guerre, la religion, la politique, l’invention de machines, les mathématiques, la géométrie, la construction de pyramides ou de cathédrales, la création d’œuvres philosophiques, artistiques, etc. Le temps libre conquis sur le travail a également permis l’instruction des enfants et une nouvelle perception de l’existence pour la classe ouvrière.

Le professeur Howard Gardner a fait apparaître que chaque individu dispose de huit formes d’intelligences[4] (linguistique, logicomathématique, spatiale, kinesthésique, musicale, intrapersonnelle, interpersonnelle et naturaliste) plus ou moins développées. Ces formes d’intelligences ne se développent pas en pratiquant des activités routinières, en se divertissant ou en consommant des loisirs marchands, mais en exerçant sa raison et sa volonté, en faisant des efforts, en créant, en expérimentant et en pratiquant des activités variées. En développant ses huit formes d’intelligences, l’individu évolue vers un niveau de complexité toujours plus élevé. En évoluant, il contribue à l’évolution de la société dont il est le membre et donc, à celle de la civilisation.

Pour que ce projet de société s’incarne dans la réalité, je commencerai par quantifier le temps libre dont disposeront les individus et par proposer un nouvel aménagement de l’emploi du temps. Étant donné que la volonté de se former est souvent perçue comme une contrainte et une perte de temps, je tenterai ensuite d’expliquer la nécessité de suivre une journée de formation par semaine. Comme un changement de mode de vie s’inscrit dans les pratiques quotidiennes, je poursuivrai ce travail en présentant les activités qui contribueront à se socialiser, à nourrir l’estime de soi, à s’épanouir, à revaloriser le travail et à structurer l’identité des individus. Après avoir démontré que la nécessité de travailler 5 jours par semaine menace la démocratie, je poursuivrai mon raisonnement en décrivant l’impact du temps libre et de la journée de formation sur le processus démocratique. Je tenterai également de montrer comment ces changements transformeront les relations affectives et le modèle familial. Pour terminer, en m’appuyant sur la dynamique des temps sociaux, je tenterai de démontrer pourquoi la somme de ces changements individuels et collectifs provoquera un changement de société, voire de civilisation.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– Pourquoi le travail contribue-t-il à notre « servitude volontaire » ?

Les enjeux du temps libre et de l’emploi du temps.

Suivre une journée de formation par semaine.

Dynamiser la démocratie participative.

Favoriser la pratique d’activités émancipatrices.

– Favoriser la vie affective fondée sur le « mode être »

– Pourquoi les 4 jours de temps libre sont-ils un choix de société ?

[1] Keynes John Maynard, Essais de persuasion, Paris, Gallimard, 1933, page 175

[2] Baudelot C, Gollac M, Travailler pour être heureux ? Le bonheur et le travail en France, Paris, Librairie Arthème Fayard, 2003

[3] Dejours Christophe, travail vivant 2 : travail et émancipation, Paris, Payot & Rivages, 2009.

[4] Gardner Howard, Les formes de l’intelligence, aux éditions Odile Jaco, avril 1997.